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Falaise des fous Patrick Grainville Seuil 2018

Charles est orphelin. Après une blessure militaire en Algérie dans les années 1860, il se retire à Etretat dans une des demeures de son oncle. C’est là qu’il rédige ses mémoires, décrivant ses rencontres amoureuses mais aussi artistiques avec des peintres venus peindre l’Aiguille et les paysages marins. Il se liera d’amitié avec certains, comme Courbet. C’est pourtant l’étrange Monet qui marquera sa vie même s’ils ne se croiseront que Falaise des fous_Grainvillebrièvement. Il deviendra l’amant de la femme d’un riche ingénieur nommé Gosselin, proche de Haussmann. C’est toute la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle qui sont décrits à travers les yeux de Charles et de sont entourage. Evidemment, c’est intéressant, très intéressant d’autant que nous sommes dans une période qui engendra des bouleversements en Europe. L’auteur nous donne l’impression de côtoyer les grandes figures littéraires et artistiques de l’époque. On y apprend les caractères et les prises de position de ces illustres personnages. Cela frise parfois l’indigestion. Mais il faut saluer l’énorme travail de documentation. Le style est lui aussi très riche. Là où les peintres avaient le pinceau habile, Grainville a la plume habitée. Il décrit ainsi Le Havre : « Une mer franche, coupante, hilarante. Une marqueterie d’éclats de soleil jusqu’à l’horizon. Et là, les navires étaient tout habillés de leur parure épique, flamboyante. D’innombrables voiliers partout, gonflés à bloc par le norois. Un grand soleil s’épanouissaient entre des nuages clairs et véloces. Le tintamarre des vapeurs au corps noir tranchaient avec le superbe sifflement des misaines et des beauprés. » On sent que l’auteur a vécu près de le mer et aime le milieu maritime. J’avoue avoir sauté quelques passages descriptifs. Mais cela ne m’a pas empêché d’admirer la prose. Un roman (très, trop ?) foisonnant !

« Une histoire des abeilles » de Maja LUNDE ; trad.de Loup-Maëlle BESANçON

Un roman qui pourra convenir à plusieurs types de lecteurs. Trois histoires aux styles différents (écriture, traitement des personnages) se déroulant dans trois pays  différents à des périodes très éloignées avec comme point commun les abeilles et leur relation avec les humains. Trois personnages centraux : le premier est  spécialiste des abeilles aux tendances dépressives et dépassé par le naufrage de son mariage. Il trouve dans sa relation avec une de ses filles l’énergie pour se lancer dans un projet de construction d’une ruche d’un type révolutionnaire en plein 19è siècle.

Le deuxième : un apiculteur américain  victime de la disparition d’une partie de ses colonies et refusant l’industrialisation de son mode de production.

Et le troisième : une femme dans la Chine du milieu du 21ème siècle employée comme son compagnon à la pollinisation manuelle des cultures après la disparition des abeilles.

Autre point commun entre les histoires , la désillusion par rapport à sa famille,  avec l’espoir  apporté par une personne qu’on (re)découvre. « L’espoir » est aussi le dernier mot qu’on lit à la fin de ce livre agréable, peut être pas brillant, mais qui nos parle aussi d’un sujet essentiel  : le fragile équilibre et l’importance de chaque partie de tout système.

 

Les différents types de ruches

Des critiques sur Babelio

 

« Sahara » (Récit) de Cizia ZYKË

Comme un des buts de cette rubrique est d’aller à la rencontre des lecteurs quelles que soient leurs lectures (en dehors des revues) j’ai demandé à un jeune homme (de 22 ans précisément) qui prend le train tous les jours pourquoi il lisait ce récit en particulier. Il l’a acheté chez un bouquiniste car il avait déjà lu deux titres de cet auteur.

Ce qu’il apprécie chez lui, c’est son  style d’écriture et ce qu’il décrit de sa vie d’aventurier et des ses rencontres à travers le monde entier. Ici, il voyage à travers le Mali des années 70 pour revendre des camions plus ou moins en état de marche à des personnages plus que moins louches européens et africains et claquer tout ses bénéfices en général en compagnie de femmes et de pas mal d’alcool.

Pour découvrir cet auteur autodidacte controversé (on lui reproche son parcours émaillé de violences, son cynisme), quelques critiques de Sahara

Cizia Zykë a également écrit des romans que vous pouvez réserver sur Calice68, le portail des bibliothèques du Haut-Rhin

 

La Faucheuse Livre 1 Neal Shusterman R. Laffont 2018

Neal Shusterman est un auteur américain prolifique. Il écrit également pour la télévision et le grand écran. Ce livre devrait d’ailleurs sortir au cinéma. Nous sommes dans un futur où l’humain ne connaît plus la mort. Il vit par cycle et peut rajeunir physiquement quand bon lui semble.La Faucheuse de Neal Shusterman Un énorme internet, le Thunderhead, dirige le monde. Pour limiter la population, une communauté de faucheurs vient glaner quelques humains. Rowan et Citra ont été choisis par Maître Faraday pour devenir apprenti « faucheurs ». Pendant un an, ils doivent l’accompagner  et passer des épreuves. Mais une terrible décision des faucheurs vient semer le trouble. A l’issue de l’année d’essai, le gagnant devra tuer le perdant. Rowan et Citra qui se sont rapprochés ne peuvent se résoudre à accepter la décision. Elle leur paraît d’autant plus injuste qu’elle est le reflet de la main-mise d’un clan de faucheurs pervertis et assoiffés de pouvoir et de meurtre. L’histoire alterne avec des extraits de journaux intimes des protagonistes. Ce livre développe la réflexion sur la mort et sa place (ou son absence)  et des thèmes connexes. C’est un monde original et dur. On sort des dystopies habituelles. L’histoire d’amour qui se greffe est, elle, beaucoup plus classique. J’ai bien aimé la couverture en trompe-l’oeil. Le second tome est déjà paru en français.

Dans les forêts de Sibérie de Sylvain TESSON

Parti à la recherche du temps ralenti, Sylvain Tesson s’est isolé pendant 6 mois dans une cabane  au bord d’un lac, dans les forêts de Sibérie. Ses proches compagnons : deux jeunes chiens, des mésanges, des natifs débarquant la plupart du temps à bord d’un canoë ou qu’il retrouve de la même manière ou à pied, des livres, des livres, des livres, de la Vodka, du thé, du bois…la forêt et lui même !

A près avoir été adepte d’une frénésie de voyages, voilà qu’il veut se réapproprier son temps dans la solitude et le silence pour tenter d’être heureux.

La cabane est le lieu du pas de côté. Le havre de vide où l’on est pas forcé de réagir à tout.

Et encore : Je me suis dépossédé de tout désir au moment précis où je conquérais le maximum de liberté.

Son évolution  se déroulera sur plusieurs périodes : le printemps, l’été, le désespoir, la paix. Il recevra là bas le message de rupture envoyé par la femme qu’il aimait et sera sauvé par ses chiens.

Avoir trente huit ans et être là, sur une plage, à ramper sur une plage en demandant à un chien pourquoi les femmes s’en vont.

Des références illustrent les réflexions de l’auteur, mais j’ai beaucoup aimé son style personnel émaillé d’aphorismes et de beaux rapprochements. Son rapport à la nature, au temps qui évolue au fur et à mesure jusqu’au départ en passant par un déplacement de l’attention vers les petits choses qui paraissaient si insignifiantes.

Pour les curieux, Sylvain Tesson partage une liste de livres à lire dont voici une partie qui renvoit à la thématique de la nature  : l’Amant  de Lady Chatterley : DH Laurence ; Des pas dans la neige : Erik Lhomme; Des nouvelles d’Agafia : Vassili Peskov ; Indian Creek : Pete Fromm ; Les hommes ivres de Dieu : Jacques Laccarière ; Vendredi : Michel Tournier ; Robinson Crusoé : Daniel Defoe ; Un an de cabane : Olaf Candau ; Rêveries du promeneur solitaire : J. J Rousseau ; Le chant du monde : Jean Giono ; De la nature : Lucrèce ; Typhon : J Conrad ; Vie de Rancé : Chateaubriand ; La dernière frontière : Grey Owl ; Traité de la cabane solitaire : Antoine Marcel ; Walden : Thoreau ;

Je rajouterais : Dans la forêt : Jean Hegland ; Saisons : Mario Rigoni Stern ; Dalva : Jim Morisson ; Into the wild : Jon Krakauer

Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Je rajouterai que j’ai lu ce livre dans un lieu assez reculé dans un gîte de bois et de pierre, entouré de montagnes et déconnectée des réseaux. J’ai ressenti (moins sensiblement, hein, j’était proche de la civilisation) le bien être d’un recentrage sur l’instant et je crois que ce livre m’a fait encore plus d’effet dans ces conditions !

Critiques : Télérama ; Babelio

 

« Les misérables » de Victor HUGO

Pour le retour de la rubrique après une période de turbulences ferroviaires et des congés, c’est une jeune lectrice (la vingtaine) qui a partagé sa lecture. Elle a emprunté ce titre à la  médiathèque de Sélestat, car elle aime l’écriture classique, en général, pour son style qu’elle préfère à celui des auteurs contemporains. La relation au spirituel développée dans certains livres l’intéresse aussi.

Appâtée par un extrait lu à la radio, elle voulait lire « Les Misérables » pour aller plus loin que les clichés de Jean Valjean, de la misère qu’on en a gardés . Cette lectrice curieuse a peu de temps pour lire sauf dans train pour aller au travail.

Aux dernières nouvelles, elle continue sa lecture !

Pour réserver, c’est  sur Calice68, portail des bibliothèques du Haut-Rhin

Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ? Sylvain Levey Théâtrales Jeunesse

Pour écrire cette pièce de théâtre, l’auteur est parti d’un fait divers qui s’est déroulé en 2014. Une jeune Américaine a pris un selfie à Auschwitz. Elle y figure, tout sourire, en sweat rose accompagné d’ un smiley heureux. Ce selfie a suscité de violentes réactions sur la toile. Sylvain Levey transpose cet évènement à travers l’histoire de Michelle ou plutôt, uneviedechat, son avatar sur les réseaux. Michelle a perdu son père il y a trois ans. Si son double numérique continue à vivre sur les réseaux, sa présence et ses conseils manquent cruellement à Michelle. Le jeune fille part en voyage scolaire en Pologne. Nous la suivons grâce à ses dialogues avec sa mère et ses amis, le plus souvent par sms. Il y a aussi les messages des professeurs et les selfies pris aux quatre coins du monde par des célébrités et des inconnus. Et puis, il y a le selfie à Auschwitz… Cette pièce met en avant des sujets de réflexion particulièrement centraux et actuels : le numérique et les réseaux sociaux, les codes de conduite et le respect notamment dans un lieu de mémoire, le harcèlement. Le selfie est-il une image comme les autres ? En allant plus loin, quelle place pour l’art dans un lieu de commémoration ? Bref, cette courte pièce est un bon point de départ pour lancer la discussion. Cependant, la transcription au théâtre du langage SMS est assez déroutante. Comme certaines critiques l’ont fait remarquer, je serais curieuse de voir la pièce. En tous cas, un bon moyen de convaincre de l’intérêt d’un genre littéraire à la peine mais plein de ressources et de talents, le théâtre.

« My absolute Darling » Gabriel TALLENT ; Trad. de Laura DERAJINSKI

L’amour monstre : c’est ce qui m’est venu à l’esprit tout au long de la lecture de ce livre dérangeant qui faisait partie de ma PAL d’été. Car, selon Martin,  il s’agit d’amour pour sa fille Turtle. En anglais, cela donne »Tortue », parce qu’elle a une magnifique carapace, cette ado de 14 ans  qui se parle à elle même pour tenter de démêler le vrai du faux. Forcément, elle n’a pas d’ami et les seules bribes de communication  qu’elle a au collège se limitent à un mot ou deux, concédé à la vie en commun. En général c’est plutôt . « Espèce de salope, assise là, avec ton vernis à ongle, à te passer la main dans les cheveux ». Langage qui peut gêner certains lecteurs, mais qui, à mon avis,  n’est pas artificiel et correspond vraiment à une violence qu’elle porte en elle.

Elle entretient une relation plus normale avec son grand-père vétérant du Vietnam, vivant un peu à l’écart,dans une caravane. En même temps, et c’est cela qui est terriblement malsain, son père est cultivé, grand lecteur et cette ambiguïté dont Turtle essaie de sortir à tout prix. Cela ne vous rappelle pas quelqu’un ? Une autre figure du mal : le révérent dans la « Nuit du chasseur », qui utilisait le discours biblique comme couverture pour mieux masquer ses intentions maléfiques.

 

Robert Mitchum dans »La nuit du chasseur » de Charles Laughton 1955

En père exclusif et charismatique, il « élève »? ? seul son adolescente dans le culte de la nature et la méfiance systématique vis à vis de ses congénères dans une maison  rudimentaire pénétrée par une nature sauvage encerclant le huis-clos du père et de la fille. Martin apprend la survie à sa fille, qui a comme occupation le tir au fusil, l’entretien scrupuleux des ses armes. Il la maintient « pour son bien » sous sa coupe terrifiante mêlant réflexion apocalyptique bien argumentée, déclarations d’amour passionnées accompagnant les abus sexuels et la violence crescendo qu’il lui fait subir à mesure qu’elle essaie de lui échapper. Le tout agrémenté d’intimidation et de poison distillé dans l’esprit de sa fille rendu captif jour après jour.

Mais, après deux rencontres bénéfiques : une professeure, puis un garçon, la fuite peut être programmée. Au nom de sa liberté, de sa survie et celle d’une autre proie capturée par Martin, la jeune fille va défier son père et prendre des risques difficilement calculables, et toujours remis en questions par l’amour tordu et la culpabilité qu’il a semés en elle.

Turtle reste là, et elle pense Tu peux tourner les talons maintenant car tu n’as aucun plan, tu ne peux rien faire, tu ne peux emmener cette gamine nulle part. Penser autrement serait un aveuglement total. Pense à  qui il est. A quel point il est plus grand que toi. A quel point il est plus fort et plus intelligent que toi. Elle pense Tu vas mourir… Et pourquoi ? A l’instant même où tu sortiras de la maison avec la gamine, il roulera jusqu’à la maison de la côte et il te tuera.

Le thème du mal a déjà été traité en littérature et ailleurs, mais la puissance de ce livre, proche du thriller m’a bouleversée et je me garderai bien d’en révèler l’issue !!

Pour se renseigner ou le réserver sur Calice68, c’est ici

Voir d’autres ciritiques : https://www.telerama.fr/livres/my-absolute-darling,n5514901.php ou  là

 

 

 

« Retour à Little Wing » de Nickolas BUTLER ; trad. de Mireille VIGNOL

Sur les conseils de ma collègue Bénédicte,  ce titre a eu le droit de faire partie de ma PAL d’été ! (à venir). Tous les ingrédients font de ce livre un candidat à une adaptation (les droits achetés, mais pas de tournage encore) : une bande de potes qui ont grandi dans un  patelin agricole plus ou moins touché par la crise. Ici, c’est Little Wing, enfoui au fin fond du Midwest américain. Certains ont voulu s’en échapper, d’autres y ont construit leur vie d’adultes. A l’occasion du retour dans le cadre d’un projet d’investissement local  de Kip, le plus arrogant, ils se retrouvent.

 

Schéma assez classique : c’est l’occasion de faire des bilans, d’essayer de régler certains contentieux, d’éclaircir des zones d’ombres, de faire des retours nostalgiques vers le passé commun. C’est un secret révélé qui va provoquer la  crise la plus importante, et apporter une dose de hasard vital.  Les chapitres sont chaque fois consacrés à un des personnages qui prend la parole pour faire des allers-retours entre passé simple et présent souvent complexe. C’est plutôt un roman centré sur les hommes qui révèlent ici leurs failles, leurs projets, leurs jalousies, leurs difficultés à communiquer, le tout dans une langue simple mais précise dans la psychologie. Le portrait de Beth, qui forme le couple le plus soudé avec Hank est aussi très bien, avec ce qui y a d’énervant dans les couples qui ont l’air parfaits !

Au début, j’ai trouvé tout cela un peu léger, mais l’histoire prend de l’épaisseur au fur et à mesure que certains éléments viennent déstabiliser l’échafaudage et que la porte s’ouvre sur certaines pensées fatales. Les amis sont suffisamment différents pour rendre le tableau crédible et c’est aussi sur l’empathie que se construit l’attrait de ce livre. On arrive forcément à s’identifier à l’un d’eux, même à plusieurs, selon les moments.  surtout quand on vient d’une famille moyenne, après avoir vécu dans une petite ville, ce qui est arrivé à beaucoup de lecteurs et à l’auteur, amoureux de cette région et qui y vit.. Le portrait de Lee, le musicien devenu célèbre a été inspiré par Justin Vernon et là , je ne résiste pas à un petit partage de  « Holocene » de ce superbe musicien  qui a fréquenté la même école que Nickolas Butler.


Pour finir, c »est aussi le portrait en filigrane de la ville et de certains américains.

LEE « Pour moi c’est ça, l’Amérique : des pauvres gens qui jouent de la musique, partagent un repas et dansent, alors que leur vie entière a sombré dans le désespoir et dans une telle détresse  telle qu’on ne penserait jamais qu’elle tolère la musique, la nourriture ou l’énergie de danser. On peut bien dire que je me trompe, , que nous sommes un peuple puritain, évangélique et égoïste, mais je n’y crois pas. je REFUSE  d’y croire »

Donc, un très bon livre, pas révolutionnaire, mais très attachant.

Il a reçu le Prix Page/America 2014, son Titre original : « Shotgun lovesongs »

A retrouver sur  Calice 68,  le portail des Bibliothèques du Haut-Rhin !

« Paysages perdu : de l’enfant à l’écrivain » de Joyce Carol OATES ; trad. par Claude SEBAN

Un récit autobiographique passionnant qui met les lecteurs à hauteur de l’écrivain immense qu’est Joyce Carol OATES. En fait, elle descend en elle même  en nous  invitant à visiter les lieux où elle a grandi. Elle nous explique comment ils ont été déterminants dans sa vision du monde en tant qu’individu et dans son parcours en tant qu’écrivain ( dans son besoin irrépressible et très précoce d’écrire aussi).  Tout ce voyage à partir des images qu’elle en a conservées, puisque ceux-ci n’existent plus tels quels.

Au commencement, nous sommes des enfants imaginant des fantômes qui nous effraient. Peu à peu, au cours de nos longues vies, nous devenons nous-mêmes ces fantômes, hantant des paysages perdus de notre enfance.

Grandie à la campagne dans les années 30, avec des parents aimants et une famille dont une partie était issue de l’immigration Hongroise, elle a été confrontée à la violence comme à l’amour, les deux restant présents dans son œuvre.

Elle nous parle de ses rapports aux livres : l’amour qu’elle a pour Alice au pays des merveilles à laquelle elle s’identifie dans la mesure où, comme Alice, elle analyse les situations de sa vie et ne se laisse pas envahir par les sentiments.  Mais aussi de ses études en littérature, après avoir obtenu une bourse de 500 dollars (car sa famille était pauvre).

Et on s’aperçoit que les thèmes ou les ambiances qu’elle arrive si bien à nous faire partager dans ses livres, se retrouvent dans son enfance. Cela paraît évident, mais elle en fait la démonstration. Mais en même temps, elle nous fait partager les difficultés de rendre compte de certains aspects du passé. Lorsqu’elle veut écrire sur sa relation avec son mari après le décès de celui-ci : elle l’a fait dans « J’ai réussi à rester en vie » , cela est trop douloureux pour elle. Elle nous confie la difficulté d’écrire pour saisir les impressions fugitives qui unissent deux personnes, « essentiellement des tics de comportements » et   » Il y a le mystère du toucher. Impossible à rendre. »

« Les mots sont comme des oiseaux sauvages-Ils viennent quand ils veulent, non quand on les appelle »

Le hasard, la violence, une certaine noirceur,  les difficultés à communiquer avec les proches, la famille, le mystère des enfants et des adolescents, les campagnes sauvages, les villes qu’on retrouve dans ses œuvres, la différence, tout est là !

Son goût pour la solitude volontaire, les insomnies, tout ça la caractérise aussi et lui a permis de développer tout son puissant imaginaire ! Dans le documentaire sur David Lynch,  » The art life »  j’ai eu la même impression à propos de l’influence de certaines scènes vécues qui infusent toute sa créativité très liée à sa personnalité originale. Mais dans « Paysage perdu », c’est elle qui contrôle entièrement  la visite, posant les questions et y répondant.

Pour moi, la chanson de Dominique A « Le corps de ferme abandonné » résonne tout à fait avec le chapitre correspondant à l’incendie de la maison maudite habitée par une famille encore plus pauvre que la sienne et bien plus sauvage où elle avait une amie. Il s’y est passé des choses dramatiques.

Mais c’était les maisons abandonnées qui m’attiraient le plus. Marcher des kilomètres dans un air brûlant et lourd à travers des champs d’herbes épineuses et de ronciers, sur des affleurements d’ardoise s’étageant en degrés abrupts, était une partie de plaisir s’il y avait au bout…une maison vide.

Souvent, dans une maison vide, je surprenais l’ombre d’un mouvement au coin de mon œil : une silhouette ouvrant une porte. Il l’avait brutalisée, nous le savions. Et les enfants. Car ils étaient siens, c’était son droit. Nous avions tout en ne sachant pas, car personne ne nous l’avait dit.

Mais cette part cachée qui habite ses romans et ce qui les a inspirés font partie d’elle et cohabitent avec un sentiment et une chaleur humaine profonde.

Je ne souhaiterais certainement pas les revivre, mais paradoxalement, je ne voudrais pas ne pas les avoir vécus car j’aurais le sentiment que ma vie est moins complète ; ma vie d’écrivain surtout, pour qui la qualité de personnalité la plus essentielle est l’empathie.

Un livre témoignage riche et précieux pour tous les admirateurs de cette grande auteure et les autres !

Les titres de Joyce C Oates présents sur Calice68  le catalogue collectif des bibliothèques du Haut-Rhin