Archive journalières: 11 mai 2018

« Je m’appelle Lucy Barton » de Elizabeth STROUT ; trad. par Pierre BREVIGNON

« Tout dans la vie m’éblouit » .

C’est avec cette phrase que s’achève ce merveilleux roman qui vous fera explorer la solitude la plus désespérée remplie par l’amour le plus inconditionnel.Pourtant Lucy, la narratrice, pourrait ne pas avoir fait tout ce chemin pour arriver à cette déclaration. Son départ dans la vie dans une famille  meute vaguement constituée dans une petite ville des Etats-Unis aurait pu infléchir son parcours vers une violence répétitive. Mais non, elle a choisi de ne pas faire de ce handicap le prétexte d’une aigreur facile. Elle ne fait pas la morale aux autres parce qu’elle connaît ses faiblesses et elle avance vers sa liberté, forte de sa carapace personnelle.

 

 

Au centre du livre, le déclencheur, c’est la visite surprise de sa mère à l’hôpital où Lucy fait un séjour assez long. Elle apparaît alors qu’elles ne se sont pas vues depuis longtemps. Des choses graves sur le passé, mais aussi des choses frivoles vont être prononcées par les deux femmes sans que cela soit dramatisé à aucun moment. Cela se fait parce que cela doit être fait maintenant entre une mère et sa fille dans une approche très bouddhiste. On fait les choses sans ressentir leur poids, loin d’un sacrifice à faire payer. C’est ce qui donne au roman sa richesse, la tension entre ce qui pourrait faire l’objet d’un déluge de bons sentiments et la retenue des phrases simples. Un peu comme une sculpture de Giacometti.

« Je crois que je n’oublierai jamais cette vision : ma mère assise dans l’obscurité, les épaules légèrement ployées par la fatigue, mais assise là, avec toute la patience du monde. – Maman…, ai-je murmuré, et elle a agité les doigts. Comment as-tu fais pour me trouver ? Ca n’a pas été facile, m’ais j’ai une langue dans la bouche et je m’en suis servie »

La vie dans la famille n’a pas été comme un long fleuve tranquille. Le doute est permis, les souvenirs flous, mais certains sont précis et déterminant qui feront la force de Lucy

 » j’ai retrouvé ma mère , qui m’a expliqué que mon frère avait été surpris vêtu d’une robe à elle, et que c’était dégoûtant, et que mon père lui donnait une bonne leçon, et que Vicky avait intérêt d’arrêter de hurler. Je ne me souviens plus Alors je suis partie avec Vicky dans les champs jusqu’ à ce que la nuit tombe et que nous ayons davantage peur du noir que rentrer chez nous. Je ne suis toujours pas certaine que ce soit un souvenir réel, mais je le sais, je crois. » suivi de  » Ce soir là, mon père se trouvait à côté de mon frère dans la pénombre et le tenait comme on tient un bébé, le berçant doucement sur ses genoux. et je ne distinguais pas lequel pleurait et lequel chuchotait. »

Puis, quand elle a commencé à écrire, elle a reçu des conseils d’écrivains à propos de son roman parlant de son enfance dans des conditions matérielles et psychologiques dures.

« Les gens vous reprocherons de parler à la fois de la pauvreté et de la violence domestique. quelle formule stupide « violence domestique » Quelle banalité, quelle stupidité. On peut très bien être pauvre sans être violent et vous ne leur répondrez jamais rien. Ne défendez jamais votre travail. Votre histoire parle d’amour, vous le savez bien »

Le jour où Sarah Payne nous a conseillé de nous présenter devant la page blanche dépouillés de tout jugement, elle nous rappelait qu’on ne sait jamais, qu’on ne saura amais ce que ça peut être de comprendre pleinement une autre personne.

A l’heure de l’explosion du secteur du bien être dans les rayonnages des libraires et bibliothèques, ce livre, peut très bien être proposé dans la catégorie « feel good books », en tout cas, c’est ce qu’il fait à sa manière avec ce personnage magnifique qui m’a fait penser à celui du livre de Carrie Snyder « Invisible sous la lumière ».

Elizabeth STROUT a également écrit « Olive Kitteridge », (Prix Pulitzer 2009),  autre personnage remarquable mais moins dans la compréhension adapté en série avec la fantastique Frances McDormand !

Réservation et résumé ici