Archive mensuelles: juin 2018

Des jours sans fin de Sebastian BARRY ; Trad. de Laetitia DEVAUX

« Des jours avec faim  » aurait pu être un sous titre. Car il en est beaucoup question, de la faim : celle qui a poussé des paquets entiers de population à fuir l’Europe, traverser l’océan et plus encore pour avoir une chance de vivre ailleurs, celle qui tenaille le ventre des pionniers, des soldats… Et Thomas McNulty en sait quelque chose, lui qui l’a croisée dans tous les costumes qu’il a endossés au cours de sa nouvelle vie qu’il nous raconte ici.

« Je suis en train de vous raconter la fin de mon premier engagement dans le commerce de la guerre. Sans doute vers 1851. La fraicheur de l’enfance m’avait quitté, et je m’étais engagé au Missouri…La pire paie de toutes les pires paies en Amérique, c’était celle de l’armée. Et puis on vous donnait des choses tellement bizarres à manger que votre merde était une puanteur. Mais vous étiez contents d’avoir un boulot, parce qu’en Amérique, sans quelques dollars en poche, on crève de faim. Et j’en pouvais plus d’avoir faim.

Et quoi de meilleur dans ces conditions extrêmes qu’un ami pour la vie ? Il va le rencontrer dans la personne de John Cole, descendant d’indien et avec lequel il va bâtir une famille atypique composée de leur couple, d’une jeune indienne brillante et volontaire et un vieux poète noir en guise de grand-père. Cette structure constituera le point d’ancrage puissant et lumineux au milieu de toute la violence omniprésente. J’ai bien apprécié que la dimension homosexuelle des deux personnages, soit abordée de façon naturelle, comme faisant partie de leur vie privée se déroulant derrière un paravent bien que leur amour soit très fort. Le contraire du tape à l’œil.

John Cole avait que douze ans quand il est parti sur les routes. Dès que je l’ai vu, je me suis dit, un camarade. Et quel camarade. je trouvais ce garçon élégant, même avec son visage pincé par la faim…Notre rencontre s’est produite grâce au ciel qui s’est déchiré sous le poids du déluge. Loin de tout, dans les marais,, après cette bonne vieille Saint-Louis. A l’abri sous une haie, on s’attendrait plus à croiser un canard qu’un humain. le ciel se craquelle, je trouve un abri, et il est là…un ami pour la vie

Et il en faudra de l’amour et de la sagesse pour s’adapter pour survivre dans ces conditions. Bon, Thomas sait lire, ce qui n’est pas évident à l’époque. Les métamorphoses débutent avec le premier petit boulot, alors qu’ils étaient prêts à nettoyer les latrines de la ville, ils se retrouvent à faire danser des mineurs dans un saloon fraîchement ouvert. Thomas découvre le plaisir de porter des robes pour le spectacle. Ca le change de ses guenilles.

J’étais en tout et pour tout vêtu d’un vieux sac de blé attaché à la taille.. John Cole était mieux loti, avec un curieux costume noir qui devait avoir trois cent ans. Il était aéré à l’entrejambe… Alors, on entre, les yeux écarquillés. il y a là une ragée de vêtements comme un alignement de pendus. Des vêtements de femme. Des robes. On a regardé partout, je vous promets, il y avait rien d’autre.

La fréquentation des mineurs les révèlent en général moins terribles une fois qu’on les fréquente malgré leurs conditions de vie et leur solitude atroces. Eux aussi ont eu une vie avant celle là. Puis vient la période de l’engagement dans l’armée avec la chasse  aux indiens avec qui la lutte pour le territoire va être continuelle à coup de promesses non tenues, de vengeances au nom du groupe, des deux côtés, même si les indiens étaient considérés comme des saletés à nettoyer à tout prix pour faire place nette, quitte à mettre le feu à leurs campements et à perdre une part de son âme à chaque fois. Seul le caractère de certains gradés fera la différence à cette période dans la spirale où les milices agissant pour les colons joueront aussi un rôle dans le génocide.Thomas doutera souvent et réussira malgré tout à repérer ces nuances dans la violence générale.

Tout à coup, nous sommes pris d’une intense nervosité, on a presque senti nos os se crisper et se recroqueviller, notre cœur rester prisonnier de notre poitrine, alors qu’il avait envie de fuir… On était pas là, on était disloqués, on était devenus des fantômes.

Même si parfois une chasse au bison les rassemble, la mortelle mission reprend le dessus.

Les hommes étaient penchés vers le feu, ils discutaient avec la gaieté d’individus qui s’apprêtent à manger à leur faim au milieu de ces terres désertes, un curieux voile de givre et de vent glacial sur leur épaules… Les Shawnees ont chanté toute la nuit jusqu’à ce que le sergent Wellington rejette sa couverture et veuille les abattre d’un coup de fusil.

La guerre de Sécession fera ensuite partie de ce  tableau de genre autour de la guerre. Le fil conducteur restera la famille et le point d’honneur à éduquer Winona.

On s’est construit un petit royaume contre les ténèbres

Cerise sur la ration, j’aime beaucoup le style d’écriture, mélange de bon sens assez proche de l’oralité et traversé de notes pleines de poésie.

Pour repérer le livre dans Calice68, le catalogue des bibliothèques du Haut-Rhin, c’est

 

Les Bourgeois d’Alice Ferney Actes sud 2017

Ce livre a bénéficié d’un bon « bouche à oreille ». J’attendais donc de pouvoir le lire et quand je l’ai eu entre les mains, je m’y suis accrochée…

Alice Ferney nous raconte l’histoire d’une famille parisienne qui porte bien son nom, les Bourgeois. Elle en est d’ailleurs une descendante. Henri, le patriarche, né en 1895, va avoir huit garçons et deux filles. Leurs vies et celle d’Henry vont se confondre avec les grands évènements du siècle. Trois fils feront une carrière militaire. Tous les enfants seront élevés dans le respect de la patrie, de la religion et de la famille. L’évolution des mœurs débutera dans les années soixante avec la troisième génération. Mai 68 sera passé par là.Les-bourgeois_Ferney

J’ai mis du temps à m’emparer l’histoire. Il n’est pas facile, dans les premières pages, de retenir les nombreux personnages et leurs liens. L’ouvrage fait la part belle à l’Histoire, ce qui le place à mi-chemin entre le roman et le documentaire. Il rejoint le genre biographique, en vogue actuellement mais version « famille nombreuse ». Le livre est TRES dense. Si vous n’aimez pas l’histoire, il risque de vous tomber des mains. Le rôle des femmes, ici, est en totale conformité avec la classe et l’époque. Il s’agit de s’occuper des enfants. Nulle bluette ne viendra pimenter le récit. Ajoutons encore que le travail historique et l’écriture de l’auteur ont été soulignés.

« La Forteresse impossible » de Jason REKULAK ; Trad. par HéloÏse ESQUIE

 

La première forteresse, c’est les filles ! En la matière, Billy et ses deux amis surnagent en pleine adolescence et sont totalement innocents. Leur quête du Graal, c’est le dernier numéro de Play Boy que défend, de l’intérieur de sa boutique, le père de Mary, jeune fille un peu atypique dans le tableau des jeunes filles arborant les brushing impeccables des années 80. Elle partage avec Will la passion pour les jeux vidéo et va lui proposer au jeune garçon sensible de l’aider à développer le sien . Autres  forteresses à prendre, donc (la création du  jeu et la fille). Quelle sera la priorité de Will ?

Un roman très agréable, plein de l’ambiance des films américains des années 80 avec leurs bandes d’ados en pleine mutation plus ou moins monstrueuse (revus à l’occasion de la série  Stranger things., par exemple). Donc, replongée dans la culture populaire où je barbotais il y a quelques dizaines d’années. La montée en puissance de l’informatique , encore réservée à des initiés, donc peu pris en considération par le système scolaire (ce n’est pas un métier) et les parents est bien vue,

 

 

Will , le narrateur, n’hésite pas à prendre des risques pour arriver à ses fins, avec déceptions, râteaux, victoires, on avance par niveau et mondes différents.L’histoire manque peut-être de suspens (on perçoit que sa quête va aboutir ce qui risque d’en décevoir quelques uns, mais on se laisse aller agréablement sur la pente optimiste du récit (pour les autres) en suivant notre héros. Le roman emprunte la structure d’un jeu ou d’un récit de fantasy transposé au 20è siècle et, c’est bien fait. Chaque chapitre s’ouvre sur des lignes de code correspondant au contenu de ce qui va suivre.

Souris sur le gâteau, le jeu crée par Will et Mary « La forteresse impossible »est jouable en ligne, en vrai !

Pour voir le résumé et , peut être, le réserver : c’est ici, Calice, le catalogue des médiathèques du Haut-Rhin

Du noir…

 

La Noirceur des couleurs de Martin Blasco Ecole des loisirs 2017

A la fin du 19ème siècle, en Argentine, cinq bébés sont enlevés. Dans le même temps, un chercheur met au point un projet aussi ambitieux que cruel. Il le consigne dans son journal. Vingt cinq ans plus tard, une des familles voit revenir leur enfant. Il s’agit d’Amira, une jeune femme amnésique. Alejandro, journaliste, est chargé de l’aider à retrouver son passé.La-Noirceur-des-Couleurs_Martin Blasco

Voilà un thriller original sur bien des points. La littérature argentine est plutôt rare en rayon ado. La question des expériences scientifiques et des premiers tâtonnements sur les comportements humains au 19ème siècle l’est également. Le récit alterne entre le journal du savant et la progression de l’enquête. L’intrigue est finement menée et ne se laisse dévoiler qu’à la fin.

 

Les Chiens d’Allan Stratton Milan 2015

Cameron et sa mère sont habitués à déménager. Ils fuient un père et un mari violent. C’est dans une ferme isolée, au Creux du Loup, qu’ils trouvent refuge. Mais cet endroit a une sinistre réputation. Son propriétaire aurait été tué par ses chiens après Les Chiens_Allan Strattonla mystérieuse disparition de sa femme et de son fils. Cameron retrouve des objets ayant appartenu à un enfant et entend une voix, celle de Jacky, qui a vécu dans la ferme. Que s’est-il vraiment passé dans ce lieu ? Cameron mène l’enquête mais n’est-il pas en train de perdre pied avec la réalité ?

Un thriller accrocheur teinté de fantastique qui entremêle deux histoires aux correspondances troublantes.