Archive mensuelles: février 2019

« DANS LA VALLEE » de Hannah KENT ; Trad. Karine GUERRE

Dans l’Irlande du 19èsiècle, les superstitions mènent le bal. Mais quelle est  la limite entre connaissances intime de la nature, de sa puissance et croyances ? Un roman mis en tension par le balancier entre ces deux notions. Nance, la vieille guérisseuse vivant en marge du village a-t-elle été trop loin dans la pratique de ses pouvoirs en aidant Nora à tout prix, (même le pire) à faire revenir son petit fils Micheal du côté des vivants ? L’enfant est-il un « changelin » placé là par les fées et qui a pris la place du vrai garçon ? Est-il simplement infirme ? Les habitants du village sont tous traversés par les mêmes questions et se déchirent à ce sujet. Les histoires familiales se construisent aussi autour des prises de positions des habitants au cours des générations : ceux qui ont fait appel à Nance  la chamane qui ont été guéris, ceux qui sont morts après leur traitement, ceux qui ont toujours refusé au nom de leur religion.

 

Il (le prêtre) cherche à nous « ouvrir les yeux sur le monde moderne ».. ».faudrait qu’on renonce aux vieilles coutumes qui nous enlisent et maintiennent l’Irlande au bas de l’échelle »

Nora est au bord de la folie et du désespoir et a choisi de tout tenter.

« Le chagrin et la mauvaise fortune avait rongé le bois dont cette femme était faite »

Reste que le portrait de la vieille Nnace brouille bien les cartes : elle est d’une grande sagesse et bienveillante avec cela, elle est sage-femme et pleureuse lors des funérailles, cela la rend précieuse aux yeux de la plupart des familles. Elle prend en elle la souffrance de qui la sollicite. Comment l’accuser alors que la grand-mère de Micheal la pousse sans le dire clairement à mettre en acte ce qu’elle n’arrive pas à exprimer au sujet des souffrances de l’enfant ? Toute l’ambigüité d’un thriller que l’on pourra proposer aux amateurs de suspens mais aussi de romans de terroir.

 

 

 

CoÏncidence : j’ai commencé un autre roman irlandais « Une rue étrange » et la première phrase parlait aussi de changelin alors je venais de découvrir ce mot avec « Dans la vallée ».

Pour voir le résumé et éventuellement réserver dans une bibliothèque du Haut-Rhin.

 

 

Deux romans Nature writing

J’aime beaucoup ce courant d’écriture qui met la nature au centre du récit, une nature somptueuse et sauvage, nourricière mais aussi menaçante…

Idaho d’Emily Ruskovich Gallmeister

Ce roman commence par un drame particulièrement horrible. Alors qu’une famille est partie ramasser du bois, une des filles, May est tuée par sa mère. Sa sœur s’enfuit dans la forêt. Quelques années plus tard, le père, Wade refait sa vie avec Ann, une professeur de musique. Mais il est atteint de sénilité précoce. Ann essaie alors de rassembler les souvenirs qu’il reste de la famille. Il s’agit parfois de jouets oubliés : « des objets chargés d’une importance qu’ils ne méritaient pas mais qu’ils revêtaient à cause de leur effrayante rareté ; ils grandissaient en elle, se transformant en histoires, en souvenirs dans la tête d’Ann, alors qu’ils auraient dû rester dans celle de Wade. » Mais, même si ce dernier perd la mémoire du drame, il lui reste la sensation de vide et la douleur. De son côté, Jenny, son ancienne femme, est en prison. A son enfermement fait écho l’étendue des montagnes boisées qui isolent le couple d’Ann et Wayde. L’auteur fait des allers-retours dans le temps et dans l’espace. Un premier roman magnétique servit par une belle plume… Intrigué par la psychologie des personnages, on se laisse prendre ensuite par l’ambiance. C’est aussi une réflexion sur l’importance du souvenir et l’oubli.

Idaho_Emily Ruskovich

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles Mick Kitson Métailié

On quitte l’Idaho pour l’Ecosse et encore un premier roman ! Là aussi, l’histoire débute par un drame. Deux jeunes filles, Peppa et Sal sont en fuite. Cette dernière, victime d’abus sexuels, a poignardé son beau-père. Leur mère alcoolique ne leur est d’aucun secours.Avec sa voix d’adolescente, Sal, 13 ans, raconte le plan qu’elle a mis au point. C’est dans une forêt des Highlands que les deux sœurs trouvent refuge et se construisent un abri. Elles vont essayer de survivre sans se faire remarquer. On pourrait être tenté, avec ce résumé, de refermer le livre. Ce serait passé à côté d’une lecture intéressante et touchante. Sal est un personnage attachant, d’une grande force morale. Elle fait partie d’une classe d’élèves en difficulté. Pourtant, elle sait faire preuve d’un sens pratique à toute épreuve. Elle est aussi remplie d’amour pour sa petite sœur, Peppa. Celle-ci a beaucoup d’humour. Leurs rapports illuminent l’histoire. Et puis, il y a l’environnement et la faune qui éveillent la curiosité des deux jeunes filles. Ce roman initiatique est éclairée également par la présence d’une vieille dame, Ingrid, qui leur vient en aide. Pour adulte et (grands) adolescents…

 

 

« Moi, ce que j’aime, c’est les MONSTRES : livre premier » de Emil FERRIS ; Trad. de Jean-Charles KHALIFA

La beauté cachée des laids

Tout juste auréolé du Fauve d’or du meilleur album  au Festival de bande dessinée d’Angoulême, ce roman graphique est une perle noire baroque à multiples facettes.

Un graphisme profond né de hachures multicolores au stylo bille d’un effet très plastique. L’auteur, immobilisée par la maladie a choisi ce mode d’expression pour  la netteté expressive qu’il permet. Les plans naviguent sans arrêt entre le zoom et le général, le tout augmenté des réflexions en direct de Karen, le personnage principal qui nous guide dans son enquête sur la mort d’Anka, sa jeune voisine. Le rendu magnifique et très construit rappelle Crumb. Mais on y croise aussi les lapins de Beatrix Potter, des monstres à la Maurice Sendak, tout l’ univers de l’enfance, sombre et lumineux à la fois. C’est cette même richesse et son expressionnisme qui peut en rebuter certains.

Une histoire à plusieurs niveaux : autobiographique, historique, – à propos des camps de concentration où Anka est emmenée dans son enfance- familiale, fantastique, sans oublier l’ étude de la société américaine des années 1960. Tout cela entremêlé habilement par Emil FERRIS et soutenu par un texte suffisamment présent et de qualité pour que  j’en parle ici.

C’est aussi un hommage à  la culture de l’horreur qui transpire dans  toutes les étapes du récit. Il faut préciser que Karen  est une merveilleuse fille de 10 ans, hyper intelligente et sensible. Baignée dans cette esthétique et armée de ses carnets à dessin tout comme l’a été l’auteure, elle est persuadée d’être un loup garou et préfère cela à l’aveu d’une différence moins acceptée par l’Amérique des années 1960. Les monstres ne sont pas ceux que la société désigne et tout le monde a un côté monstrueux. Les pires étant peut être les nazis souriants qui menaient les enfants au four crématoire. Donc, elle va toujours au delà des apparences et en matière d’enquête, c’st souvent très utile ! Le monde est étrange.

Que dire aussi de la galerie de personnages gravitant autour de Karen qui sont d’une profondeur et donne envie de tous les connaître mieux.

Les amateurs d’images seront ravis de retrouver des chefs-d’œuvres de la peinture, souvent mythologique, croisés et réinterprétés par l’imagination débordante (du cadre) de Karen.  Mais ce n’est pas tout : le récit est rythmé  par des couvertures de magazines d’horreur, du genre de MAD  recopiées au stylo par Karen. Mais ce n’est jamais gratuit, toujours en échos à l’évocation d’un moment, d’une personne.

En somme, j’ai beaucoup aimé  ce livre parce que, moi, ce que j’aime c’est « Moi ce que j’aime, c’est les monstres ! »

D’autres chroniques : https://justaword.fr/moi-ce-que-jaime-c-est-les-monstres-b0829de4195

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