Archive mensuelles: octobre 2019

« Ton histoire mon histoire » de Connie PALMER ; Traduit par Arlette OUNANIAN

Sylvia Plath et Ted Hughes

 

 

 

 

« Je ne peux me contenter du travail colossal que représente le fait simplement de vivre. Oh non, il faut que j’organise la vie en sonnets et sextines, procure un réflecteur verbal à l’ampoule de soixante watts que j’ai dans la tête. » Sylvia Plath ,  journal le 14 mai 1953.

Attention : tragédie pure, culpabilité, amour, mort et vérité sont au rendez-vous de ce roman biographique puissant.

Ici, l’autrice, à l’aide d’une trame faite d’extraits d’oeuvres réelles des deux écrivains Ted HUGUES et Sylvia PLATH, a recréé de façon géniale (on ne voit pas du tout les coutures !)  les sept années communes de la vie des deux immenses poètes . Tous deux sont  animés par la volonté commune de percer et d’encourager l’autre à le faire.

Sylvia : A propos de la célébrité « Quand elle sera là, tu l’auras payée de ton bonheur »

En ce qui concerne Sylvia, dévorée par ses démons auto-destructeurs et refusant les compromis, son besoin de reconnaissance sera toujours ambivalent, pourri  par son implacable sens critique,  son humour vache y compris envers elle-même et un manque de confiance en elle.  Sa vie personnelle sera également entachée de ces boulets qui la rendront maladivement jalouse. Ted, le mari volage,  personnage littéraire par excellence, prend donc la plume dans ce récit pour se défendre des entreprises de démolition menées contre lui par l’entourage de Sylvia et par la communauté de ses admirateurs (trices) l’accusant d’être la cause de la tragédie finale : le suicide de Sylvia, à trente ans, dans l’appartement qu’elle occupe avec ses deux jeunes enfants.

Ted, dans le rôle du narrateur, moins tourmenté, semble effectivement l’élément stable et  tout faire pour vivre le mieux possible avec sa femme et leurs enfants en mari et père exemplaire, tout en menant sa vie professionnelle. Il est conciliant et prêt à tout pour faciliter la tranquillité d’esprit de Sylvia qu’il nomme toujours « ma femme » et l’entoure de bienveillance à tous les moments de leur vie, y compris pendant ses épisodes dépressifs et de colère destructrices de son épouse.

D’où un certain malaise : cette version des faits qu’il rapporte semblent véhiculer cette image d’homme « formidable ». Mais,  lorsqu’il trompe Sylvia, on a l’impression qu’il le fait pour se laisser enfin aller et échapper à  toute cette pression. Il descend de son piédestal pour devenir la caricature de l’homme moyen prêtant le flanc aux critiques intervenues ensuite. Dans la réalité,  des lettres regroupées par le Docteur Barnhouse qui suivait Sylvia après sa première tentative de suicide feront leur apparition en 2017, accusant Ted de violence envers sa femme à un moment de leur vie.  On reste là, sans opinion tranchée sur sa part de responsabilité et avec cette impression de spirale infernale qui a aspiré Sylvia et Ted vers le fond alors qu’ils avaient tout pour réussir.

Ted : « Je n’avais pas encore compris que la vie que je fuyais ne concernait pas seulement les tentations latentes de la vie londonienne, mais aussi la vie avec elle, que lentement mais progressivement, et sans que j’en sois conscient, je me retrouvais sous une cloche de verre, étranger à moi même, manquant d’air. Tous les efforts pour la délivrer du scénario  d’une tragédie intime, pour briser la coque dans laquelle elle était enfermée, sur laquelle la vraie vie dont elle se languissait ricochait sans cesse et demeurait inaccessible, s’avéraient vains. »

C’est donc une occasion passionnante de découvrir ces deux poètes dans leur processus créatif et dans leur relation passionnée. Ce roman se lit vraiment comme un thriller psychologique. 

Une émission spéciale sur France Culture « Pages arrachées  » 30/03/2018

 Ted Hugues et Syvia Plath présent dans le catalogue du réseau des Bibliothèques du Haut-Rhin

 

Un si petit oiseau de Marie Pavlenko Flammarion 2019

Marie Pavlenko a écrit entre autre, Le Livre de Saskia et Je suis ton soleil, qui a reçu plusieurs prix. Elle revient avec ce roman où il est question, comme son titre l’indique, d’oiseaux. Cette approche m’a un peu déroutée et j’ai hésité avant de commencer la lecture. En fait, le thème prédominant est celui du handicap. Abigail est victime d’un accident de la route dans lequel elle perd un bras. Cet événement va impacter toute sa famille. La jeune fille doit apprendre à vivre avec la douleur et le regard des autres. Alors qu’elle reste recluse chez elle, Aurèle et sa passion des oiseaux vont s’immiscer dans sa vie.

Ce roman est agréable et se lit rapidement. On comprend bien les sentiments qui agitent Abigail, sa colère, celle de sa sœur également qui a l’impression d’être transparente. Marie Pavlenko s’est inspirée de la situation vécue par sa mère, également amputée. J’ai apprécié le fait qu’ Abigail puise du réconfort dans la nature et l’observation des oiseaux. La vie d’ Aurèle est finalement plus complexe qu’il n’y parait de prime abord. Certains lecteurs ont reproché à l’auteur de présenter une famille aux réactions trop « parfaites » quand d’autres ont apprécié le traitement positif de l’histoire. A vous de vous faire une idée.

 

Un si petit oiseau_Pavlenko

Sélection : Deux romans historiques, deux parcours d’anciens esclaves

Même si ces deux romans parlent de la période où une partie de l’économie occidentale reposait sur l’esclavagisme, et donc la traite des noirs, il ne s’agit pas principalement de cela. Il s’agit dans les deux cas, du récit fait par deux anciens esclaves qui ont eu chacun un  parcours singulier et de leur lutte déchirante pour développer leur individualité dans des sociétés secouées par l’abolitionnisme.

Ces deux romans sont profondément ancrés dans leur époque, le 18è siècle, et les débuts de l’économie industrielle où les sciences défrichaient dans de nouvelles directions . L’amour et les liens de dépendance, les trahisons entre les êtres constituent aussi un des thèmes commun à ces deux livres atypiques et éloignés de tout manichéisme.

 

Le premier : « Washington Black  » par Esi EDUGYAN ; Trad. par Michelle HERPE-VOSLINSKI chez Editions Liana Levi 

 

A onze ans, Washington Black se voit « choisi » par Titch, le frère de son maître anglais, pour l’assister dans son projet fou de conception d’ un ballon dirigeable. Il quittera donc la Barbade et son destin d’esclave pour défricher petit à petit celui d’homme libre, aidé en cela par son don pour le dessin. Ce qui ne signifie pas que son statut d’homme noir ne rejaillira pas tout au long de son parcours et dans les relations qu’il aura avec Titch.

« Car bien qu’étant très jeune, je savais que sa mort devait signifier la mienne. Je serai accusé. »

« Comment avait-il pu me traiter ainsi, lui qui se félicitait de me croire son égal ? Je n’ai jamais été son égal. Il était peut-être impossible pour lui de croire profondément à l’égalité. Il ne voyait que ceux étaient là pour être sauvés, et ceux qui opéraient le sauvetage. « 

 

 

 

Au passage, un revers du sort va  pousser l’équipage à poursuivre son périple du pôle Nord jusqu’à la Hollande en passant par d’autres pays encore, donnant à ce roman d’apprentissage des couleurs de « Tour du monde en 80 jours » !

L’écriture vive, profonde et précise nous porte littéralement du début à la fin. Un vrai plaisir !!

Réserver sur le portail des bibliothèques du Haut-Rhin

 

 

Le deuxième  : « Les confessions de Frannie Langton » de Sara COLLINS ; Traduit par Charles RECOURSE chez Belfond 

Sara Collins  dit à son propos : «  Je ne voulais pas écrire une « histoire d’esclave » de plus ; en revanche, plus jeune, j’aurais aimé lire le récit gothique de la vie d’une femme qui avait été esclave. »

C’est donc cela qu’elle a fait.  Frannie Langton est une ancienne esclave à qui sa maîtresse a eu la bonne idée d’apprendre à lire alors que son maître, lui, la fait participer à des expériences pseudo scientifiques visant à prouver la supériorité des blancs sur les noirs. « Offerte » à un couple de londoniens excentriques, elle va trouver dans sa nouvelle maîtresse une alliée dans le cadre d’une relation sulfureuse faisant naître tous les soupçons après la mort du couple.

Q : Et que savez-vous d’elle ? R: Qu’elle a deux pouces, monsieur, comme tout le monde. Mme Linux a dit qu’elle était prétentieuse, mais je ne suis pas d’accord. Elle n’aimait pas beaucoup faire ce qu’on lui disait, c’est vrai, sauf quand ça venait des livres. Moi, je voulais servir une dame, mais elle, elle voulait être une dame. Mais après qu’elle a commencé à servir madame,quelque chose a changé chez elle, son humeur s’est améliorée. Elle aimait beaucoup Madame. et en vérité, l’humeur de Madame aussi s’est améliorée.

L’individu, sa liberté  est ici encore le sujet.

Il baissa la voix. « Et voilà le Hic. Vous me demandez de parler en leur nom. Mais comment faire ? Pourquoi me demandez-vous cela à moi  ? Parce que lorsque vous voyez un homme noir, vous voyez tous les noirs. Vous pensez qu’un t hommes noir est représentatif de tous les autres membres de sa race. Vous ne lui autorisez ni personnalité, ni  passions.  Vous ne l’autorisez à aimer qui que ce soit ou quoi que ce soit. C’est pour cela que tant d’hommes morts habitent le Nouveau Monde? Dérivent entre coton et cannes. Des Zombies. Des hommes qui demeurent asservis alors même que la traite a été abolie. Vous les avez abandonnés. Oui, Vous, malgré vos bonnes intentions. Même les abolitionnistes  ont succombé à l’idée que l’on peut priver un homme de ses biens sans lui offrir de contrepartie. »

Un roman très original et inclassable et bien documenté qui m’a rappelé les romans de Sarah WATERS et Margaret ATWOOD (La servante écarlate). Les amateurs de gothique  pourront se délecter des ambiances baignées de laudanum traversées par des somnambules.

Un bémol :  un style parfois trop allusif qui fait qu’on perd le fil avec les personnages.

Pour le réserver sur le portail des bibliothèques du Haut-Rhin

Pierre SOULAGES