Archive journalières: 4 octobre 2019

Sélection : Deux romans historiques, deux parcours d’anciens esclaves

Même si ces deux romans parlent de la période où une partie de l’économie occidentale reposait sur l’esclavagisme, et donc la traite des noirs, il ne s’agit pas principalement de cela. Il s’agit dans les deux cas, du récit fait par deux anciens esclaves qui ont eu chacun un  parcours singulier et de leur lutte déchirante pour développer leur individualité dans des sociétés secouées par l’abolitionnisme.

Ces deux romans sont profondément ancrés dans leur époque, le 18è siècle, et les débuts de l’économie industrielle où les sciences défrichaient dans de nouvelles directions . L’amour et les liens de dépendance, les trahisons entre les êtres constituent aussi un des thèmes commun à ces deux livres atypiques et éloignés de tout manichéisme.

 

Le premier : « Washington Black  » par Esi EDUGYAN ; Trad. par Michelle HERPE-VOSLINSKI chez Editions Liana Levi 

 

A onze ans, Washington Black se voit « choisi » par Titch, le frère de son maître anglais, pour l’assister dans son projet fou de conception d’ un ballon dirigeable. Il quittera donc la Barbade et son destin d’esclave pour défricher petit à petit celui d’homme libre, aidé en cela par son don pour le dessin. Ce qui ne signifie pas que son statut d’homme noir ne rejaillira pas tout au long de son parcours et dans les relations qu’il aura avec Titch.

« Car bien qu’étant très jeune, je savais que sa mort devait signifier la mienne. Je serai accusé. »

« Comment avait-il pu me traiter ainsi, lui qui se félicitait de me croire son égal ? Je n’ai jamais été son égal. Il était peut-être impossible pour lui de croire profondément à l’égalité. Il ne voyait que ceux étaient là pour être sauvés, et ceux qui opéraient le sauvetage. « 

 

 

 

Au passage, un revers du sort va  pousser l’équipage à poursuivre son périple du pôle Nord jusqu’à la Hollande en passant par d’autres pays encore, donnant à ce roman d’apprentissage des couleurs de « Tour du monde en 80 jours » !

L’écriture vive, profonde et précise nous porte littéralement du début à la fin. Un vrai plaisir !!

Réserver sur le portail des bibliothèques du Haut-Rhin

 

 

Le deuxième  : « Les confessions de Frannie Langton » de Sara COLLINS ; Traduit par Charles RECOURSE chez Belfond 

Sara Collins  dit à son propos : «  Je ne voulais pas écrire une « histoire d’esclave » de plus ; en revanche, plus jeune, j’aurais aimé lire le récit gothique de la vie d’une femme qui avait été esclave. »

C’est donc cela qu’elle a fait.  Frannie Langton est une ancienne esclave à qui sa maîtresse a eu la bonne idée d’apprendre à lire alors que son maître, lui, la fait participer à des expériences pseudo scientifiques visant à prouver la supériorité des blancs sur les noirs. « Offerte » à un couple de londoniens excentriques, elle va trouver dans sa nouvelle maîtresse une alliée dans le cadre d’une relation sulfureuse faisant naître tous les soupçons après la mort du couple.

Q : Et que savez-vous d’elle ? R: Qu’elle a deux pouces, monsieur, comme tout le monde. Mme Linux a dit qu’elle était prétentieuse, mais je ne suis pas d’accord. Elle n’aimait pas beaucoup faire ce qu’on lui disait, c’est vrai, sauf quand ça venait des livres. Moi, je voulais servir une dame, mais elle, elle voulait être une dame. Mais après qu’elle a commencé à servir madame,quelque chose a changé chez elle, son humeur s’est améliorée. Elle aimait beaucoup Madame. et en vérité, l’humeur de Madame aussi s’est améliorée.

L’individu, sa liberté  est ici encore le sujet.

Il baissa la voix. « Et voilà le Hic. Vous me demandez de parler en leur nom. Mais comment faire ? Pourquoi me demandez-vous cela à moi  ? Parce que lorsque vous voyez un homme noir, vous voyez tous les noirs. Vous pensez qu’un t hommes noir est représentatif de tous les autres membres de sa race. Vous ne lui autorisez ni personnalité, ni  passions.  Vous ne l’autorisez à aimer qui que ce soit ou quoi que ce soit. C’est pour cela que tant d’hommes morts habitent le Nouveau Monde? Dérivent entre coton et cannes. Des Zombies. Des hommes qui demeurent asservis alors même que la traite a été abolie. Vous les avez abandonnés. Oui, Vous, malgré vos bonnes intentions. Même les abolitionnistes  ont succombé à l’idée que l’on peut priver un homme de ses biens sans lui offrir de contrepartie. »

Un roman très original et inclassable et bien documenté qui m’a rappelé les romans de Sarah WATERS et Margaret ATWOOD (La servante écarlate). Les amateurs de gothique  pourront se délecter des ambiances baignées de laudanum traversées par des somnambules.

Un bémol :  un style parfois trop allusif qui fait qu’on perd le fil avec les personnages.

Pour le réserver sur le portail des bibliothèques du Haut-Rhin

Pierre SOULAGES