Archives par auteur: Aurélie

Je bouquine ado !

 

Voici le compte-rendu du COMITE ADO du 14 mai_2019   . Documentalistes, bibliothécaires, professionnels ou bénévoles, lecteurs, vous êtes tous conviés ! Le prochain aura lieu le mardi matin 10 décembre à la Médiathèque départementale du Haut-Rhin (inscription sur le site dès que le programme du deuxième semestre est en ligne).

 

Trahir d’Helen Dunmore Mercure de France

Anna et Andreï ont survécu au siège de Leningrad et à la seconde guerre mondiale. C’est durant cette période qu’Anna a perdu son père et sa belle-mère. Depuis, elle s’occupe de Kolia, son frère. Ensemble, ils forment une famille et pensent aller vers des temps meilleurs. Un jour, Andreï est appelé à soigner Goria, le fils de Volkov, chef de la police secrète. Ce dernier est atteint d’un problème articulaire. « L’enfant dans sa chambre privée ne le sait pas et n’y peut rien, mais il porte une maladie qui détruit la vie ordinaire aussi rapidement que la peste détruit un Trahir_Helen Dunmorecorps vivant. » Andreï acceptera-t-il de s’occuper malgré tout de Goria ? Comment réagir quand on est confronté à un choix aussi cornélien ? Andreï a bien conscience qu’il met en jeu sa sécurité et celle de sa famille. Mais, face à un enfant, peut-il refuser son aide ?

Ce roman traduit  l’ambiance délétère qui régnait à l’époque stalinienne où la délation était monnaie courante ainsi que l’abus de pouvoir. Le « complot des blouses blanches » aurait inspiré l’auteur.  Celle-ci a écrit plusieurs romans dont La Faim, qui raconte la vie d’Anna pendant le siège de Leningrad. Helen Dunmore est décédée en 2017.

Légende d’un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant Editions Héloïse d’Ormesson

De Gaëlle Nohant, j’avais lu « La Part des flammes » sur l’incendie du Bazar de la Charité en 1897. L’auteur avait décrit le drame avec beaucoup de précisions. Ses personnages nous éclairaient notamment sur la condition féminine dans la haute société de l’époque. Plus encore, c’est un monde en plein changement qui s’annonçait. Dans ce roman, l’histoire prend place dans le Paris des Années folles, celui des peintres et des écrivains. Si l’alcool coule à flot et la drogue circule facilement, les revenus sont plus aléatoires. Il y a les disputes au sein des Légende d'un dormeur éveillé_Gaëlle Nohantsurréalistes avec leur figure tutélaire, André Breton, qui ne fait pas l’unanimité. De disputes, il en est aussi question dans les couples souvent éphémères qui se forment. L’auteur redonne vie aux figures emblématiques de l’époque : Man Ray, Kiki, Jean-Louis Barrault… Mais elle choisit de raconter l’histoire sous le prisme de la vie de Robert Desnos. Comme dans son premier roman, Gaëlle Nohant s’est beaucoup documentée. L’écriture est dense mais vivante. Au début, j’ai eu du mal à rentrer dans l’histoire. Mais, Robert Desnos est un personnage attachant. D’abord amoureux d’Yvonne George, il s’éprend de Youki, la femme du peintre Foujita qui restera, dès lors sa sirène, malgré leur relation  tumultueuse. Touche à tout de génie, il s’intéresse à la musique, au cinéma et à l’art en général. Il sera journaliste, fera de la radio… Pendant la guerre, il participera à la résistance et sera arrêté. Eluard dira  : « Tout au long de ses poèmes l’idée de liberté court comme un feu terrible. […]. La poésie de Desnos, c’est la poésie du courage. Il a toutes les audaces possibles de pensée et d’expression. Il va vers l’amour, vers la vie, vers la mort sans jamais douter. » Merci à Gaëlle Nohant de nous avoir fait découvrir le personnage et son époque.

 

L’Enchanteur de Stephen Carrière Pocket Jeunesse

L'enchanteur_CarrièreLa littérature pour adolescents ose des œuvres étonnantes. Après avoir lu Milly Vodovic de Nastasia Rugani dont j’ai apprécié l’histoire et le style si flamboyant, je me suis lancée dans cette nouvelle lecture. Ce roman semble susciter le rejet ou l’admiration mais ne laisse pas indifférent. L' »Enchanteur », c’est Stan, 15 ans. Il a un talent particulier pour résoudre les problèmes. Il est aidé par sa bande d’amis :  » [Daniel], un petit Black rond et chauve comme un œuf, [Jenny] , une grande fille baraquée et mutique,  [David] un feuj fragile au gabarit de fillette, et moi [Moh], le rebeu malingre, boutonneux et frisé ». Daniel est sur le point de mourir d’un cancer. Il demande à Stan un miracle, de prouver que l' »amitié ouvre des portes sur l’immortalité ».  Ce miracle aura la forme d’une comédie musicale en son honneur lors de la Fête du Fleuve. Moh, sera le metteur en scène. Il choisit « Le Songe d’une nuit d’été ». En parallèle, un groupe de jeunes racistes, les Tanaris, fait régner un climat malsain dans la ville. Lorsqu’un tueur en série s’en prend à des adolescents, le récit bascule dans le fantastique. Et si un monstre semait le chaos et se mettait sur la route du groupe d’amis ?

Stephen Carrière a choisi l’originalité. Il s’adresse à un public de grands adolescents et adultes à travers des références littéraires et un langage soutenu. Avec le nombre de personnages, il est facile de perdre le fil. Mais, si le lecteur s’accroche, il pourra apprécier l’atmosphère envoûtante de ce roman.

Sur les Chemins noirs de Sylvain Tesson Gallimard

Je ne connaissais Sylvain Tesson que de nom, je n’avais jamais lu aucun de ses livres. Une lectrice passionnée m’a encouragée à entreprendre la lecture. J’ai donc commencé avec ce titre parmi les derniers parus. Sylvain Tesson l’a écrit après avoir passé une année « rude », comme il le dit lui-même. Il lui faut affronter le deuil de sa mère et c’est couché dans un lit d’hôpital, après une chute d’un toit, qu’il commence à espérer repartir. Pas totalement guéri, il entreprend, pour sa convalescence, de parcourir « les chemins noirs », ces passages secrets et routes buissonnières qui  permettent l’esquive du monde contemporain. Il choisit l’axe Provence-Bretagne, celui du rapport sur l’hyper-ruralité en France.  » Ce que nous autres, pauvres cloches romantiques, tenions pour une clef du paradis sur Terre – l’ensauvagement, la préservation, l’isolement – était considéré dans ces pages comme des catégories du sous-développement. » Ce récit de voyage est l’objet de réflexions sur l’environnement et  l’histoire de la ruralité. Du retour du loup dans le Mercantour aux champs de lavande, avec leurs « rangs alignés » à Valensole, le promeneur a de quoi nourrir ses pensées. Sylvain traverse ensuite des villages « destinés à perpétuer le souvenir muséal de la campagne », faisant partie de circuits touristiques où l’ennui est banni . Son quotidien alterne la marche avec les siestes près de lavoirs ou sous des tonnelles, les rencontres avec l’autochtone et les nuits à la belle étoile. Après avoir traversé le Rhône et pénétré en Auvergne, les villages se font moins peuplés, les magasins plus rares. L’hyper-ruralité a de multiples visages. Elle recule tandis que les nouvelles technologies progressent. Sylvain Tesson se rassure, oui, il y a encore des chemins noirs en France mais pour combien de temps ?

Un texte court, dans un style agréable malgré  un côté parfois emphatique.

Deux sœurs de David Foenkinos Gallimard

Mathilde est brutalement quittée par Etienne. Ce dernier renoue avec la femme qui l’a laissé pour partir en Australie il y a 5 ans. Pour Mathilde, c’est peu dire que le ciel lui tombe sur la tête. C’est une professeur passionnée qui donne l’image d’une femme forte. Mais malgré ses efforts, elle vit une descente aux enfers et finit par craquer. Sa sœur aînée Agathe décide de l’héberger chez elle. Commence alors la deuxième partie de l’histoire, celle où Mathilde évolue au sein du foyer de sa sœur. Agathe possède une vie bien remplie et réussie : elle est conseillère financière, a un époux aimant et une petite fille. Mathilde lui sait gré de l’accueillir et essaie de l’aider. Mais, progressivement ses sentiments à l’égard d’Agathe évoluent…

Plus qu’un roman, je trouve à ce livre des airs de thriller psychologique. Le personnage de Mathilde soulève des sentiments contradictoires au fil du roman. L’auteur procède à un retournement de situation assez étonnant. Un roman qui fait froid dans le dos !

Les Gratitudes Delphine de Vigan JC Lattès

C’est un livre à deux voix, deux personnes, Marie et Jérôme qui racontent la vie d’une troisième, Michka. Et pour cause, Michka a perdu l’usage des mots, elle souffre d’aphasie. « Tout s’échappe, tout s’enfuit ». Parfois, cela donne l’occasion à des expressions amusantes qui reviennent au fil du récit, comme le fameux « Pas si tant ».  Mais, c’est une véritable frustration pour la vieille dame. Affaiblie, Michka est placée en ehpad. Jérôme, orthophoniste, lui rend visite régulièrement pour faire des exercices. Il s’attache progressivement à sa patiente qui, perspicace, détecte rapidement une fêlure chez lui. Michka reçoit aussi la visite de Marie. Fillette, celle-ci se réfugiait chez Michka lorsque sa mère ne pouvait pas s’occuper d’elle. Sa voisine est devenue une mère de substitution.

L’auteur parle d’un sujet difficile, la perte d’autonomie et le départ de chez soi. Il faut s’habituer aux visites du personnel, à côtoyer d’autres résidents. Mais il y aussi beaucoup de douceurs et d’émotions dans les liens que Michka a noué avec Marie puis Jérôme. Ce sont pour elle des soutiens affectifs et une présence régulière. Marie fait montre de la même générosité que celle que Michka lui a prodiguée, petite. Ce n’est pas là une obligation, un rendu, mais bien ce qu’on appelle de la gratitude. Un merci qui va bien au-delà des conventions. Michka cherche, elle aussi, à exprimer sa reconnaissance à un couple qui l’a accueillie pendant la guerre.

Delphine de Vigan, après avoir décrit les liens d’amitié à l’adolescence et la parentalité dans « Les Loyautés »,  explore un autre univers, celui du troisième âge et un autre thème, la gratitude. En préambule, elle insiste sur la nécessité de dire les choses, avant de perdre les êtres proches. Un livre forcément touchant…

 

Le Matin est un tigre de Constance Joly Flammarion

Ce roman est le premier de l’auteur, professionnelle des lettres. Alma est confrontée à la maladie de sa fille, Billie, 14 ans. Les médecins ne savent pas ce qu’elle a mais, pour Alma, il s’agit d’un chardon, comme dans le livre de Boris La Matin est un tigre_Constance JolyVian. Elle en est sûre, c’est elle qui lui a transmis la maladie. Alma porte un valise, bien trop lourde, symbole du malaise qui s’est installé dans son couple et du poids des jours sans sa fille.  Elle ressent « le matin [comme] un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge ». Bouquiniste, elle se rêve une vie à la Chicago May, maîtresse de son destin. Il faut pourtant continuer sa route. Alors Alma s’évade  : « elle imagine la mer derrière les barres d’immeubles, elle voit les visages d’enfants dans ceux des adultes qu’elle croise, elle discerne des paysages dans le crépi des maisons, devine des silhouettes dans le carrelage de la salle de bains ». A quelques jours de l’opération de sa fille, elle est appelée pour évaluer un fonds . « Peut-être que la vie lui joue un drôle de tour. Peut-être est-elle une balle molle dans la gueule d’un tigre, qui s’amuse à la faire rebondir où bon lui semble. Mais à cet instant précis, Alma sait qu’elle se battra pour sortir de ses mâchoires ».

L’auteur a une belle plume, emplie de poésie qui rend accessible les sentiments de ses personnages.

Des livres de la rentrée de janvier…

Je n’ai pas lu Sérotonine qui a monopolisé l’attention des médias. En le parcourant, j’ai reconnu le style et le cynisme de l’auteur. Je le lirai plus tard, peut-être…

Je me suis penchée sur trois autres ouvrages :

La Plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg au Seuil.

Il s’agit d’un conte sur la shoah. On peut être étonné, de prime abord, de trouver du merveilleux dans une histoire tragique. Mais finalement, le pire côtoie souvent le meilleur dans les contes et dans la vie…

Il était une fois dans une forêt profonde, un bûcheron et sa femme qui souhaitaient ardemment un enfant. Mais leurs prières n’étaient pas exaucées. La femme regardait souvent les trains et leurs cargaisons passés, pas loin de la forêt. Un jour, un bras, à travers un wagon à bestiaux, se tend. Au bout de ce bras, la femme recueille un bébé.

Un petit ouvrage indispensable, d’un auteur habitué à écrire pour la jeunesse.

La Guerre des pauvres d’Eric Vuillard Actes sud

Le lauréat du prix Goncourt revient avec un court roman historique. Au début du 16ème siècle, la révolte gronde. L’apparition de l’imprimerie, les excès de l’Eglise et les injustices sociales poussent au changement et à la révolte. Thomas Müntzer prendra la tête de ce mouvement qui touchera notre région. La parution de ce texte a été avancée par l’auteur qui le jugeait « en résonance avec l’actualité ». Un récit de passionné érudit.

 

Né d'aucune femme_BouysseNé d’aucune femme Franck Bouysse La Manufacture des livres

Ce livre m’a été conseillé par plusieurs collègues. Je connaissais déjà l’auteur, dont j’ai lu les romans policiers. Ceux-ci s’inscrivent dans ce que l’on appelle le polar noir rural. Ici aussi, l’intrigue se déroule dans le monde rural. L’atmosphère est également très sombre.

Un curé reçoit en confession une femme qui lui demande de récupérer des carnets sur une morte. Dans ces feuillets, Rose y a consignée son histoire. A 14 ans, son père, décide, pour nourrir sa famille, de la vendre comme bonne à tout faire au maître des forges. « Je les maudissais de m’avoir fait naître, vu que tout ce qu’ils avaient à m’offrir, c’était d’être l’esclave de gens qui m’étaient rien et qui avaient tout l’air de vouloir m’en faire baver. » Le destin de Rose et de sa famille vient d’être scellé. C’est elle qui nous le raconte avec ses mots et son style, d’une voix envoûtante et forte. C’est une tragédie ancestrale qui nous plonge au cœur des ténèbres. Il n’y a plus ni lieu ni époque. Seuls restent la misère, le désespoir et l’horreur. Mais si, pour le père de Rose, « c’était sa vie, d’être à la surface de lui-même, de passer sur la terre en l’effleurant à peine », il n’en sera pas de même pour la jeune fille.

Une écriture qui ne se laisse pas oublier…