Archives par auteur: Bénédicte Wolf-Kiene

17 raisons de perdre pied. A propos de « I am, I am, I am : dix-sept rencontres avec la mort » de Maggie O’FARRELL ; Trad. de Sarah TARDY

Les 17 rencontres de ce livre organique correspondent aux 17 parties du corps de l’auteure ou de sa fille qui ont été la cible de la  mort.  Pas de ton larmoyant, des données médicales et le compte-rendu non aseptisé des faits quotidiens et de leurs effets sur l’auteure. Au final, pas d’amertume, une énergie vitale décuplée, une lucidité et une impatience face à la bêtise et le manque de compassion.

Contrairement à Sylvia Plath dont le poème « La cloche de détresse » a inspiré le titre, l’auteure ne s’est pas suicidée.Pourtant, Maggie O’FARELL aurait tellement eu de raisons de le faire face à la dureté de certaines épreuves qu’elle a traversées.

Une des fonctions du roman, le partage des expériences et l’identification marchent d’autant plus ici que ce roman parle de ce que nous partageons tous : la mort, de près ou de loin.

Il existait une autre date, [ ..] celle de sa propre mort [ ..] : jour caché , invisible et sournois parmi  tous ceux de l’année, qui passait devant elle sans donner de signe, mais n’en était pas moins sûrement là. Quel était-il ? Tess d’Urberville Thomas HARDY

La majorité d’entre nous a déjà pris des risques plus ou moins volontairement : est monté dans une voiture avec un conducteur ivre, a nagé sans avoir pied dans un océan agité, a eu des rapports non protégés, a continué à fumer malgré les conseils de son médecin, a fait du stop…

Le danger a le goût  reconnaissable entre tous, celui de sa mort. Il est présent lorsqu’on se fait suivre en  pleine nuit de retour d’une fête sur une route par une voiture, lorsqu’un proche souffre d’une maladie chronique, lorsqu’on accompagne un enfant blessé aux urgences. Peut-être qu ‘actuellement, on cherche à éliminer toutes ces sources supplémentaires et irrationnelles de prise de risque, mais la maladie reste présente et ses manifestations resteront toujours en partie une (mauvaise) surprise.

Prise de risque

Evidemment, certains moments de la vie sont plus propices à la prise de risque, comme l’adolescence. Et l’auteur l’a expérimenté. Peut-être à cause de la maladie qui l’a clouée dans un fauteuil d’où elle a réussi à sortir malgré tous les pronostics.

A seize ans, on peut bouillir si fort, être si énervée, si dégoûtée par tout ce qui nous entoure que l’on se sent capable de sauter d’un mur de quinze mètres de haut, peut être, dans le noir, en pleine mer.

Maternité

Le problème, évidemment, c’est qu’elle ne pense à rien d’autre. […] Le désir, le besoin, le chagrin, la frustration sont omniprésents, forment un contre -courant perpétuel dans tout ce qu’elle entreprend. Elle veut un bébé, n’importe lequel. Elle vit avec l’impression de porter une paire de lunettes impossible à retirer.

 

A l’heure où il est plus facile d’assumer de ne pas vouloir d’enfant, elle ne peut faire autrement que de s’acharner. Les obstacles, une fois de plus sont légions et elle parle sans détour d’un autre sujet tabou : les fausses-couches.

Danger

La parentalité rajoute une couche à ce partage d’expérience avec les lecteurs. En général, lorsqu’on devient parent, on essaie de se calmer pour procurer à son enfant une sécurité propre à sa sérénité et son développement.Mais, l’auteure continue parfois à prendre certains risques jusqu’à ce que la maladie de sa fille l’oblige à contrôler quasiment tout ce qui entre en contact avec elle. Et cette fois, ce contrôle vital est totalement disproportionné avec les précautions habituellement prises par les parents.

 

Il me semble primordial de ne pas craquer, de ne pas lui montrer que nous sommes en danger, que nous risquons de ne pas nous en sortir.

 

Parce que,  je me suis dit, parce que je ne peux pas en parler, pas même commencer. Parce que je ne peux pas mettre de mots sur les dangers qui te guettent au détour des rues, des sentiers, des rochers, dans l’épaisseur des forêts. Parce que tu as six ans; …Parce que je ne sais pas encore comment t’expliquer ces choses là. Mais je trouverai.

Courage

Soutenue par son amie médecin, par son mari, elle fait face

Je n’avais plus rien dans le corps. L’amibe était en train de gagner. Je voulais qu’on me laisse tranquille, mais cela voulait dire  en réalité, que je baissais les bras : que j’étais prête à mourir, à abandonner le combat. Cette solution était plus facile que de rester en vie.

Le recul

Forcément, quand on voit tout ce à quoi elle  a été confrontée,  aussi bien directement qu’à  travers ses enfants, on ne peut que se dire que les incidents que l’on peut rencontrer ne semblent que des contrariétés et que tout est affaire d’échelle de valeur. Chacun a la sienne, en fonction de son passé, sa situation actuelle.

Vous ne cédez pas à la panique devant une crise d’appendicite, devant un enfant trempé jusqu’aux os dès le début d’une longue marche, […] des cheveux plaqués par du yaourt alors que vous êtes sur le point d’embarquer pour un vol long courrier […] Tout cela n’est rien ; la vie, c’est autre chose.

Humanité

Les pages de remerciements sont là pour  témoigner de la reconnaissance et de la nécessité d’empathie qui ont permit à l’auteure  de s’en sortir et de continuer à soutenir sa fille atteinte d’hyperallergies. Toutes les personnes qui l’ont aidées, que cela soit dans le personnel médical, scolaire, les chercheurs sont cités.  Les autres sont présents anonymement : les toxiques, les sans cœur, les harceleurs du collège alors qu’elle devait ramper pour se déplacer d’un étage à l’autre de son collège et n’arrivait plus à écrire, en proie aux séquelles de sa maladie neurologique.

Ces souffrances traversées paraissent tellement inhumaines ou trop humaines. Ce qui est humain, c’est d’en avoir fait un magnifique, profond roman autobiographique pas du tout narcissique. c’est un miroir pour chacun,  construit comme un corps avec tous ses organes qui communiquent entre eux et se nourrissent les uns les autres.

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ARBRES REMARQUABLES à propos de « Arbres en liberté » de Mario RIGONI-STERN ; trad. de Monique BACELLI

Les arbres ne finiront jamais de nous fasciner et d’engendrer des liens forts avec certains humains. Ces derniers, sans (h)être des illuminés,  n’ont pas attendu les découvertes scientifiques partagées récemment sur les modes  de communication entre les végétaux pour tisser des relations intimes avec les arbres. Mario Rigoni-Stern en fait partie et nous présente dans ce livre autobiographique, des individus particuliers, représentants d’une vingtaine d’espèces sauvages ou non, habitants de sa chère région autour d’Asiago, en Italie

Ecorce de chêne

Il s’agit de spécimens choisis par l’auteur et qui tous, ont eu une importance dans sa vie. Il nous fait partager leur histoire commune, comment ils se sont rencontrés, comment ils ont vécu ensemble, comment, parfois, ils ont disparu.

Chaque espèce est décrite comme dans tout guide naturaliste auquel le roman emprunte le petit format léger et vagabond : aspect extérieur, taille, couleur de l’écorce au fil des années, forme et coloris des feuilles, habitats. Leurs aides thérapeutiques et culinaires ne sont pas oubliés : l’auteur nous fait partager des recettes traditionnelles à base d’écorces, de feuilles, de fleurs.

Un vrai bain de jouvence que ce livre ! Et c’est comme si  Mario Rigoni Stern nous invitait dans sa famille puissante et secrète.

La vie secrète des arbres  de Peter Wohlleben. le livre qui a fait découvrir  au grand public les réseaux de communication existant entre les arbres.

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33 Tours de David CHARIANDY ; Trad. par Christine RAGUET

Scarborouh, dans la banlieue défavorisée de Toronto n’a rien a voir avec la ville du même nom, popularisée par Simon and Garfunkel dans Scarborough Fair   Ici, dans les années 80, (et de nos jours aussi), les habitants sont souvent des immigrés dont la vie s’apparente plus à de la survie  à base de petits boulots, de sacrifices pour que les enfants aient une vie meilleure, le tout teinté de racisme, de courage et de violence.  Michaël. nous y  fait partager son quotidien au plus près.

Tableau de Jean-Michel Basquiat « Sans titre(Boxer) », 1982 Collection particulière

Ici, on a pas affaire à une violence romanesque ou issue du cerveau d’un sadique comme dans un thriller. C’est celle où baignent les habitants de cette banlieue  qui semblent perpétuellement sur le qui -vive, affutés par la fatigue et qui est susceptible de s’enflammer si quelqu’un dérape du côté des jeunes ou de la police. Et à plusieurs reprises, c’est ce qui arrive, structurant le récit et laissant des cicatrices inguérissables chez certains.

Nous étions les enfants du personnel de service, sans avenir. Aucun de nous n’était ce que nos parents voulaient que nous soyons. Nous n’étions pas ce que tous les autres adultes voulaient que nous soyons. Nous étions des rien du tout, ou peut être, d’une certaine façon, une ville entière.

Mais, les oasis de repos et de tendresse EXISTENT :  auprès de Francis, son grand frère protecteur  qui semble perpétuellement en colère, auprès de sa mère les élevant seule, avec sa bande, dans des petits bouts de nature cachés, dans des lieux comme le Desirea’s où commencent  à bouillonner les mixes des premiers rappeurs. La bibliothèque est aussi un endroit de calme que fréquent Michaël et Aisha, son amie (la fille la plus intelligente du lycée). Bon, c’est souvent le cas dans les romans ou films américains soit dit en passant !

Toujours pour notre mère, il y avait une vie cachée à nous faire découvrir dans la Rouge. L’oiseau de proie qu’elle repéra, le lendemain du jour où elle et ses collègues avaient été licenciés sans préavis, une buse à épaulettes, était pure férocité et fierté…Elle nous montrait des saules pleureurs et des érables, ce grand-père des arbres avec son écorce à côtes de velours, libérant sa sève, une mer de délice collant pour les insectes.

Ici, la musique est clairement une opportunité si on à la chance d’être repéré par un producteur et certains rappeurs font de la magie des échantillons. On est 3 ans après la mort de Jean-Michel Basquiat, en 1988 et toute cette énergie commune est palpable dans le livre.

J’imaginais Francis assis avec un père, même si ce n’était pas son père à lui, en train d’écouter Nina SImone et peut être Otis Redding et Sam Cooke. J’imaginais aussi, au cours d’une autre visite, plus tard, quand l’humeur et la musique était bonnes, Francis en train de raconter quelque chose à son père qui n’était pas son père; lui, mon frère, déclarant qu’il comprenait la vieille musique, cet héritage d’amour, parce que justement il la ressentait.

Pas déçue d’être sortie de mes romans situés en pleine nature ! Très bon livre, très humain. A rapprocher de « La veuve Basquiat » de Jennifer CLEMENT pour l’époque et de « Just Kids » de Patti Smith.

D’autres avis à voir ici

« Au loin » de Hernan DIAZ ; Traduction par Christine BARBASTE

LA CONQUETE DE L’EST

Karl BODMER Vue des montagnes rocheuses

Si pour vous, l’Amérique signifie Western, convois  de colons, grands espaces, nature indomptée, solitude et survie au milieu des hommes, ce livre vous marquera certainement par son parti pris original.

 

 

Entre ces deux pages, ce roman nous fait partager la vie de Hakan, jeune immigré lorsqu’il débarque de Suède pendant la conquête de l’Ouest. Il va entreprendre la traversée des Etats-Unis à la recherche de son frère dont il a été séparé.

Précédé par sa stature de géant, véritable mythe insensible à la douleur car maîtrisant la science médicale des indiens et ayant pratiquement perdu l’usage de la parole après avoir fui les hommes, il se fait tout de même conteur  de sa vie. Et des choses à raconter à ses compagnons d’aventure, il en a, lui qui a rencontré la plupart des espèces d’hommes peuplant ce continent : femme (je ne préciserai pas quel genre de pouvoir elle a sur lui ), bonimenteur, prédicateurs, savant, chercheurs d’or, indiens, soldats errants…bref, toute une galerie de portraits tout à fait crédibles. Tout comme le personnage principal dans « un jour sans fin » de Sebastian BARRY, au fil de son périple, ces personnes seront plus ou moins bien intentionnées ou bienveillantes mais, la plupart du temps n’auront qu’un seul but, faire leur trou à tout prix dans ce pays parfois totalement vide.

Les paysages sont grandioses et terribles, même pour cet homme redevenu sauvage qui s’affute et apprend au contact du froid, du soleil, des bêtes, de certains hommes. Ses connaissances  l’aideront à se  dissoudre dans les paysages pour fuir les récits terribles qui l’accompagnent depuis qu’il est intervenu pour régler un confit entre colons.

Rapprochement avec notre époque :  l’économie et de la finance à ses débuts,  la soif de réussite individuelle ainsi que la nécessité de l’ attention à la nature.

Un magnifique roman à proposer aux amateurs de western, de récits de survie…

Pour réserver dans le réseau des Bibliothèques du Haut-Rhin : c’est ici.

 

 

« Eden springs » de Laura KASISCHKE ; Trad. de Céline LEROY

BIenvenue en enfer !

C’est un roman inspiré de faits réels, une tendance forte dans les romans actuels. A l’origine de ce fait divers du début du XXè siècle, la mort d’une adolescente, au sein de « La Maison de David », une secte autosuffisante, à visée agricole, commerciale et ludique (Disneyland s’en  est inspiré) où la communauté est composée essentiellement de jeunes gens. Benjamin Nutten, le gourou barbu et portant beau, élégant (il arbore souvent un canne) et propre sur lui, propose rien moins que la vie éternelle à ses colocataires non moins barbus et chevelus ( pour les hommes). Les femmes, elles, sont souvent vêtues de robes de soie blanche ainsi que reprendra l’esthétique floue de David Hamilton. Comme tout bon gourou qui se respecte, il a  le goût du pouvoir intellectuel et sexuel sur ces très jeunes filles en fleur. Soit dit en passant : les règles censées être appliquées aux membres de la communauté prônent l’abstinence.

La seule personne âgée présente pendant le récit est Cora, l’intellectuelle qui suscite la méfiance.

Cora rit d’elle-même, de cette pensée, mais cet éclat de rire sembla sec et lointain. Personne ne souhaitait vieillir. Personne ne souhaitait mourir. C’était la religion de Benjamin. Sa vision. Le corps juvénile, la joie de vivre avec. L’idée avait frappé Benjamin un jour, avait-il raconté, comme l’éclair alors qu’il n’était encore qu’un petit garçon : La mort n’existe pas, avait dit l’éclair.

Ce qui est intéressant, c’est que le mystère du pourquoi ?  reste complet. On a pas accès du tout au cerveau de Ben mais tout le roman repose sur des  témoignages avérés présents à chaque début de chapitre ainsi que sur le récit de la vie quotidienne de quelques membres féminins pour la plupart. Seuls quelques indices permettent de se faire son scénario mais sans certitude.

Ici encore,  comme dans les autres romans de L. Kasischke,  mais dans une formule renouvelée, les mondes se côtoient, l’onirique avec le réel, la mort et la vie. Comme dans la vraie vie et dans les autres romans de cette auteure, le danger niche au sein du  cercle des intimes. Un univers qui fait que j’aime cette auteure !

« Et c’est ainsi que le rêve commençait : – par un sentiment de plaisir, voir ces gens avec leurs longs cheveux, vêtus de  blanc, toujours polis et souriants.  Il regardait les jeunes filles dans leurs robes amidonnées, écoutait la musique, respirait la douce odeur des lilas et voyait le Roi Ben se promener parmi eux sous un ciel bleu éblouissant » Puis une impression bizarre le saisissait : Peut être que le ciel était un peu trop bleu. Peut-être que la musique jouée au kiosque était un peu  trop forte. Il y avait là quelque chose qui ressemblait à une dissonance, à un chant funèbre plutôt qu’à une polka…et c’est alors qu’il remarquait qu’une de ce filles, celles avec les nattes défaites d’un blond vénitien, les lèvres entrouvertes et les yeux bleus gris, le regardait de l’autre côté de la mare aux canards.

Je trouve que les fulgurances poétiques de Laura K. (elle écrit de la poésie aussi) sont particulièrement bien amenées cette fois ci. Elles contrastent  avec les bribes de réel que sont les témoignages cités avec entre les deux, le récit, le tout formant un tissu riche et chatoyant. Je l’aime aussi pour ça.

A propos de la ruche : Nous voyons  de logues alvéoles dégoulinantes tenant au plafond et aux murs et au sol par de la cire. Des arches et des piliers de miel, rougeoyants, malgré les ombres de l’obscurité. Rougeoyants. Bourdonnants. Dorés. Dangereux et sucrés. Et au centre, un caillot sombre qui s’élève et retombe et s’élève à nouveau. Un genre de cœur. Un genre de secret….

A noter l’intéressante postface de Lola Lafon.

On peut proposer ce roman à des lecteurs de policier même si l’enquête n’est pas du tout le principal.

Quelques références de romans inspirés de  personnes réelles  : (Edmonde (Charles-Roux) de Dominique de Saint-Pern, La Disparition de Joseph Mengele,de Olivier Guez ; Clara Dupont-Monot sur Aliénor d’Aquitaine),, La goûteuse d’Hitler de Rosella Postorino ;  Ton histoire, mon histoire de Conie Palmen  inspiré de la vie de Ted Hughes après le suicide de sa première femme, Sylvia Plath,  Après de Nikki Gemmel qui parle de sa vie après le décès de sa mère ; Lincoln au bardo de George Saunders sur Abraham Lincoln et son fils ; Gala-Dali : le roman d’un amour surréaliste de Carmen Domingo ; Un poisson sur la Lune de David Vann sur ses relations avec son père suicidaire.

La goûteuse d’Hitler de Rosella POSTORINO ; Trad. par Dominique VITTOZ

Je n’aurais pas pu lui avouer que je m’étais fiée à un lieutenant nazi …Je n’ai jamais rien dit et je ne dirai jamais rien. Tout ce que j’ai appris dans la vie, c’est à survivre.

Un extrait pour illustrer la dureté du personnage inspiré de celui de Margot Woelk, goûteuse d’Hitler (parmi d’autres) à partir de 1943. Son rôle, manger une partie des plats destinés au Führer terrorisé à l’idée qu’on attente à sa vie et lui éviter l’empoisonnement.

 

D’où son sentiment ambigu envers sa mission (et envers Hitler aussi) qui lui permet de survivre au moment où d’autres allemands n’ont plus rien à manger et en même temps peut causer sa mort. « Depuis des années, nous avions faim et peur.  »

Au confins de la Prusse orientale, dans la « Tanière du loup », au milieu de ses collègues et des personnes qui  travaillent pour Hitler,  elle  va apprendre à louvoyer, se méfier, lâcher prise, trouver des alliés tout en essayant de rester digne.

Wikipédia Façade de la tanière du loup « Wolffschanze »

Car la culpabilité est un poison lent, qui va envahir l’Allemagne en général et certains plus durablement et profondément que d’autres. Rosa (son prénom dans le roman) en fait partie. toute sa vie, l’amour et la culpabilité  seront mêlés. Elle gardera le silence sur sa mission jusqu’à ses 96 ans !

La carapace qu’elle s’est constituée et son attitude rationnelle face aux sentiments, peuvent ne pas plaire  (froideur apparente et écriture sans pathos) mais son cheminement est si précisément raconté et expliqué par l’auteur qu’il nous rend Rosa terriblement humaine, même si elle dit qu’elle a été nazi (au milieu de sa famille qui n’en comptait aucun).

La chute et la désillusion face à l’aveuglement du régime fait aussi partie de son évolution, et jamais elle n’est pas une croyante fanatique partageant l’idéologie morbide du nazisme, contrairement à une partie du personnel du Führer .

Et se pose à nous l’inévitable question : qu’aurions nous fait à sa place ? C’est pour moi le plus intéressant, l’arrière plan historique procurant une chambre d’échos terrible  à cette interrogation à propos des relations humaines.

Mon sentiment de culpabilité s’était étendu à Herta et Joseph parce que Herta et Joseph étaient présents, en chair et en os, alors que Gregor n’était qu’un nom, une pensée au réveil, une photo dans le cadre du miroir, des larmes qui jaillissaient la nuit sans prévenir, un sentiment de honte, de défaite de colère, Gregor n’était qu’une idée il n’était  plus mon mari.

 

T u sais, tu as été inaccessible, dit-il en souriant avec toute la douceur possible. C’est difficile de vivre avec une personne inaccessible

Beaucoup de critiques à voir sur le net, je voulais tout de même partager cette rapide chronique sur ce roman historique profond et marquant.

Vidéo de « La Griffe noire »

Sur Babelio

Sens critique

 

La pitié universelle n’existe pas, seule existe la compassion pour le destin d’un être humain.

« Regarder l’océan » par Dominique ANE

Une chronique brève  pour un court roman autobiographique qui prend peut-être plus de sens pour les fans du chanteur qu’est Dominique A. Et alors ? Je le suis depuis ses débuts dans les années 90, pour ses textes, la musique qui les accompagne et ses concerts vibrants auxquels j’ai assisté. A tel point que la lecture de ce texte divisé en petit chapitres thématiques s’est faite avec ma petite bande sonore personnelle intime. Pour moi, Impossible de la déconnecter du texte, contrairement à d’autres.

 

Des années durant, je me suis replié sur la musique, comme à l’abri. Puis des enfants m’ont dit : nous ne dansons pas sur ta musique, nous dansons sur tes mots.

 

Ce n’est pas mon cas, et je ne sais pas si le style retenu aux phrases courtes du roman,  m’auraient contentée. La dimension autobiographique est déjà là dans les chansons de même que les récits d’enfance ou les thématiques sur la peur, le courage (des oiseaux), l’amour, les racines, la mer …

Une des plus belles  » Des étendues » ! Dominique Ané Copyright

Comme on parle de réalité augmentée, les mots du livre prennent une autre dimension grâce à la musique et aux bribes de connaissance que l’on a de la personnalité du chanteur. J’ai déjà eu cette impression en lisant les romans de Patti Smith Mister train ou « Just Kids ». Et j’aime ça quand il s’agit d’artistes que j’admire. Petit côté « fan de » que je ne nie pas !

Donc, un texte sensible où l’énergie affleure tout de même et ne demande qu’à jaillir. Beaucoup de choses partagées qui pourront parler à tous les enfants dont nous nous souvenons qui ont grandi dans des villages, à parcourir les champs, puis ont  quitté ces lieux, ont été libérés grâce à la musique et à la révélation de la New Wave en particulier. A cette période,

 « le monde se divise en deux : ceux qui adhère et les autres. Les premiers se reconnaissent vite ».

Puis ont enfin réussi à revenir vers leurs racines.

Pour en savoir plus ou réserver dans une bibliothèque du réseau, c’est ici !

 

 

 

« DANS LA VALLEE » de Hannah KENT ; Trad. Karine GUERRE

Dans l’Irlande du 19èsiècle, les superstitions mènent le bal. Mais quelle est  la limite entre connaissances intime de la nature, de sa puissance et croyances ? Un roman mis en tension par le balancier entre ces deux notions. Nance, la vieille guérisseuse vivant en marge du village a-t-elle été trop loin dans la pratique de ses pouvoirs en aidant Nora à tout prix, (même le pire) à faire revenir son petit fils Micheal du côté des vivants ? L’enfant est-il un « changelin » placé là par les fées et qui a pris la place du vrai garçon ? Est-il simplement infirme ? Les habitants du village sont tous traversés par les mêmes questions et se déchirent à ce sujet. Les histoires familiales se construisent aussi autour des prises de positions des habitants au cours des générations : ceux qui ont fait appel à Nance  la chamane qui ont été guéris, ceux qui sont morts après leur traitement, ceux qui ont toujours refusé au nom de leur religion.

 

Il (le prêtre) cherche à nous « ouvrir les yeux sur le monde moderne ».. ».faudrait qu’on renonce aux vieilles coutumes qui nous enlisent et maintiennent l’Irlande au bas de l’échelle »

Nora est au bord de la folie et du désespoir et a choisi de tout tenter.

« Le chagrin et la mauvaise fortune avait rongé le bois dont cette femme était faite »

Reste que le portrait de la vieille Nnace brouille bien les cartes : elle est d’une grande sagesse et bienveillante avec cela, elle est sage-femme et pleureuse lors des funérailles, cela la rend précieuse aux yeux de la plupart des familles. Elle prend en elle la souffrance de qui la sollicite. Comment l’accuser alors que la grand-mère de Micheal la pousse sans le dire clairement à mettre en acte ce qu’elle n’arrive pas à exprimer au sujet des souffrances de l’enfant ? Toute l’ambigüité d’un thriller que l’on pourra proposer aux amateurs de suspens mais aussi de romans de terroir.

 

 

 

CoÏncidence : j’ai commencé un autre roman irlandais « Une rue étrange » et la première phrase parlait aussi de changelin alors je venais de découvrir ce mot avec « Dans la vallée ».

Pour voir le résumé et éventuellement réserver dans une bibliothèque du Haut-Rhin.

 

 

« Moi, ce que j’aime, c’est les MONSTRES : livre premier » de Emil FERRIS ; Trad. de Jean-Charles KHALIFA

La beauté cachée des laids

Tout juste auréolé du Fauve d’or du meilleur album  au Festival de bande dessinée d’Angoulême, ce roman graphique est une perle noire baroque à multiples facettes.

Un graphisme profond né de hachures multicolores au stylo bille d’un effet très plastique. L’auteur, immobilisée par la maladie a choisi ce mode d’expression pour  la netteté expressive qu’il permet. Les plans naviguent sans arrêt entre le zoom et le général, le tout augmenté des réflexions en direct de Karen, le personnage principal qui nous guide dans son enquête sur la mort d’Anka, sa jeune voisine. Le rendu magnifique et très construit rappelle Crumb. Mais on y croise aussi les lapins de Beatrix Potter, des monstres à la Maurice Sendak, tout l’ univers de l’enfance, sombre et lumineux à la fois. C’est cette même richesse et son expressionnisme qui peut en rebuter certains.

Une histoire à plusieurs niveaux : autobiographique, historique, – à propos des camps de concentration où Anka est emmenée dans son enfance- familiale, fantastique, sans oublier l’ étude de la société américaine des années 1960. Tout cela entremêlé habilement par Emil FERRIS et soutenu par un texte suffisamment présent et de qualité pour que  j’en parle ici.

C’est aussi un hommage à  la culture de l’horreur qui transpire dans  toutes les étapes du récit. Il faut préciser que Karen  est une merveilleuse fille de 10 ans, hyper intelligente et sensible. Baignée dans cette esthétique et armée de ses carnets à dessin tout comme l’a été l’auteure, elle est persuadée d’être un loup garou et préfère cela à l’aveu d’une différence moins acceptée par l’Amérique des années 1960. Les monstres ne sont pas ceux que la société désigne et tout le monde a un côté monstrueux. Les pires étant peut être les nazis souriants qui menaient les enfants au four crématoire. Donc, elle va toujours au delà des apparences et en matière d’enquête, c’st souvent très utile ! Le monde est étrange.

Que dire aussi de la galerie de personnages gravitant autour de Karen qui sont d’une profondeur et donne envie de tous les connaître mieux.

Les amateurs d’images seront ravis de retrouver des chefs-d’œuvres de la peinture, souvent mythologique, croisés et réinterprétés par l’imagination débordante (du cadre) de Karen.  Mais ce n’est pas tout : le récit est rythmé  par des couvertures de magazines d’horreur, du genre de MAD  recopiées au stylo par Karen. Mais ce n’est jamais gratuit, toujours en échos à l’évocation d’un moment, d’une personne.

En somme, j’ai beaucoup aimé  ce livre parce que, moi, ce que j’aime c’est « Moi ce que j’aime, c’est les monstres ! »

D’autres chroniques : https://justaword.fr/moi-ce-que-jaime-c-est-les-monstres-b0829de4195

Sur Babelio

 

« LA RELIGION » de Tim WILLOCKS ; Trad ; par Benjamin LEGRAND

Le monde selon Tannhauser

Un roman historique trépidant, plein de fureur, de sang, mais aussi d’amour. Un de ceux qu’on m’a chaudement recommandé et que j’ai enfin pris le temps d’ouvrir !

Première partie de la « Trilogie de Tahnnhauser » (on attend le tome 3 après l’opus 2 : « Les enfants de Paris ») , cet ample roman se déploie autour du personnage complexe de Mattias Tannhauser, arraché à l’âge de 12 ans à sa famille décimée, pour devenir janissaire au service du grand Soliman.

Marqué à jamais par la violence et désabusé, il restera  traversé par des sentiments contraires et refusera de choisir, préférant profiter des opportunités lui permettant de faire prospérer son négoce, de profiter de la vie et de faire évoluer une libre pensée éloignée des partis pris. L’histoire se déroule pendant le siège de Malte par les troupes ottomanes en 1565 et même pendant cette page de l’histoire, Tannhauser trouvera le moyen d’aller vendre son opium sur le marché tenu par l’ennemi. Une des raisons qui m’ont fait aimer ce livre, c’est la richesse des personnages et surtout celle de Tannhauser, qui semble indestructible, tout en étant habité par de nombreuses contradictions.

Parmi celles-ci : Matthias, converti à l’Islam, mais combattant dans les rangs chrétiens de « La Religion » c’est-à-dire, les Hospitaliers, dernier des ordres chevaliers après la disparition des Templiers. Matthias amoureux de deux femmes : Carla la comtesse et Amparo, sa dame de compagnie à demie sauvage et un peu devineresse. Les femmes ici sont libres et sont relativement libres de choisir leur destin bien qu’ayant été des victimes à un moment de leur vie.

Matthias, géant aux yeux clairs carapaçonné dans son armure tranchant les têtes à tour de bras, ne dédaignant pas pratiquer l’éviscération et la torture à l’occasion, mais profondément ému par la viole de gambe que jouent ses deux amoureuses. Les scènes où il est question de musique et des effets qu’elle a sur nous sont magnifiques superbe Akhal Teke doré) et déchiré quand il ne peut s’en occuper (il a tout compris et lui parle).

Matthias, forgeron formé par son père et trouvant la sérénité dans le travail du métal.

Matthias, opportuniste, mais fidèle aux promesses faites à ses amis. Il a une bande d’amis qu’il retrouve à l’occasion de batailles entre Orient et Occident et notamment Bors l’anglais. Matthias, perméable aux influences du cosmos, mais riche de connaissances médicales. A ce sujet, l’auteur est médecin et psychiatre : la grande finesse psychologique des personnages et la description très réaliste des misères du corps humain pendant les guerres sont au rendez-vous.

Siège de Malte par Matteo Perez d’Aleccio 1547_1616
image Wikimedia

Pour d’autres raisons, c’est un livre que j’avais envie de retrouver tous les jours : le style recherché mais pas pédant, poétique même dans les scènes les moments les plus noirs et, cerise sur le gâteau ! dans les scènes érotiques réussies.

Un livre qui tient ses promesses : l’arrière-plan historique est solide, l’homme connaît son sujet. Les techniques de combat au corps à corps ainsi que les plans de batailles, la stratégie nous plongent au cœur de l’action.

L’aventure est là dans une version beaucoup plus trash qu’»Angélique Marquise des Anges » avec des pointes de sentimentalisme éclairant la noirceur des actions humaines. Il est aussi question des relations entre père et fils et d’un garçon à retrouver.

Des personnages attachants et, parmi eux,  même l’Inquisiteur a des doutes !

Un bémol : une tendance à en rajouter dans les fluides corporels et les odeurs qui sont souvent au rendez-vous sur les champs de bataille et ailleurs. J’ai sauté certains passages qui tenaient de la répétition.

J’avais fait une chronique « Le Feu divin » de Robert LYNDON, moins noir et donc, plus accessible.

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