Actu littéraire

La Malchimie de Gisèle Bienne Actes Sud col. « un endroit où aller »

Cette collection rassemble des textes de genres divers. Il s’agit ici d’un récit, celui de Gisèle Bienne, racontant les jours passés auprès de son frère, atteint de leucémie. Après un premier roman qui l’avait fait connaître, l’auteure avait été ostracisée par sa famille. Elle n’a renoué le contact que sept ans plus tard lorsque la maison familiale a brûlé. Dans ce texte, ce conflit n’est pas évoqué. Gisèle Bienne  nous parle de Sylvain, un de ses jeunes frères. Elle reçoit, un jour, un La Malchimie_Gisèle Bienneappel de sa belle-soeur l’informant de son entrée à l’hôpital Robert Debré de Reims. « Avait-il eu des symptômes ? Comment savoir, il ne se plaignait jamais. Les résultats d’une analyse routinière avaient alerté le laboratoire. On avait procédé à une seconde analyse et un rendez-vous avait été pris sur le champ avec l’hôpital ».  Pendant qu’elle se prépare à entrer dans la chambre stérile, une jeune femme la questionne sur le métier de Sylvain.  » Un agriculteur de plus, ils ont constaté » lui indique-t-elle, comme son mari. En effet, Sylvain est ouvrier agricole, un métier qu’il aime, une vocation pour laquelle il a œuvré sans compter. Mais aujourd’hui, la manipulation des produits chimiques et autres pesticides est fortement soupçonnée d’être liée à la survenue de cancers. Gisèle Bienne s’informe tout en multipliant les visites auprès de son frère. Ces rencontres sont l’occasion de se souvenir des moments passés ensemble. Enfants, un lien particulier les reliait quand ils jouaient dans les champs et participaient aux travaux de la ferme.

Un texte poignant sur un sujet d’actualité… L’auteur souligne l’ironie de la situation  : une maladie, sans doute provoquée par les dérives de la chimie et du productivisme, soignée par une autre chimie, parfois tout aussi ravageuse. A travers le destin de son frère, c’est celui d’anonymes à qui Gisèle Bienne donne sa voix. Elle évoque, en parallèle, le destin de l’écrivain Susan Sontag, vaincue par un cancer et dont le combat acharné fut relaté par son fils.

Le Roi serpent Jeff Zentner PKJ

Le Roi serpent_ZentnerPas facile d’habiter dans une petite ville rurale du Tennessee où tout le monde se connaît…encore plus quand on s’appelle Dill Early et qu’on est le fils d’un prédicateur, emprisonné pour détention d’images pornographiques. Persuadé qu’il est victime d’une malédiction familial,  le jeune homme de 17 ans  poursuit sa vie sans grand espoir d’avenir. Ses amis, le fragile colosse Travis et l’extravagante blogueuse à succès Lydia, forment une bande d’exclus au lycée. Si le départ prochain de Lydia pour la faculté bouleverse Dill, il lui laisse aussi entrevoir d’autres possibilités d’évolution.

J’ai eu du mal à rentrer dans le roman. L’auteur met du temps à poser ses personnages et leur histoire. Mais après, à l’inverse, il est difficile de lâcher ce roman. Des passages illustrent l’importance de la religion et le fanatisme de certaines communautés américaines. Ils peuvent étonnés voir gênés le lecteur mais contiennent sûrement une part de réalité . Ce roman alterne moments de noirceur et de lumière à travers des personnages attachants. A ne pas manquer, pour grands ados et adultes.

 

Je bouquine ado !

 

Voici le compte-rendu du COMITE ADO du 14 mai_2019   . Documentalistes, bibliothécaires, professionnels ou bénévoles, lecteurs, vous êtes tous conviés ! Le prochain aura lieu le mardi matin 10 décembre à la Médiathèque départementale du Haut-Rhin (inscription sur le site dès que le programme du deuxième semestre est en ligne).

 

Trahir d’Helen Dunmore Mercure de France

Anna et Andreï ont survécu au siège de Leningrad et à la seconde guerre mondiale. C’est durant cette période qu’Anna a perdu son père et sa belle-mère. Depuis, elle s’occupe de Kolia, son frère. Ensemble, ils forment une famille et pensent aller vers des temps meilleurs. Un jour, Andreï est appelé à soigner Goria, le fils de Volkov, chef de la police secrète. Ce dernier est atteint d’un problème articulaire. « L’enfant dans sa chambre privée ne le sait pas et n’y peut rien, mais il porte une maladie qui détruit la vie ordinaire aussi rapidement que la peste détruit un Trahir_Helen Dunmorecorps vivant. » Andreï acceptera-t-il de s’occuper malgré tout de Goria ? Comment réagir quand on est confronté à un choix aussi cornélien ? Andreï a bien conscience qu’il met en jeu sa sécurité et celle de sa famille. Mais, face à un enfant, peut-il refuser son aide ?

Ce roman traduit  l’ambiance délétère qui régnait à l’époque stalinienne où la délation était monnaie courante ainsi que l’abus de pouvoir. Le « complot des blouses blanches » aurait inspiré l’auteur.  Celle-ci a écrit plusieurs romans dont La Faim, qui raconte la vie d’Anna pendant le siège de Leningrad. Helen Dunmore est décédée en 2017.

Légende d’un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant Editions Héloïse d’Ormesson

De Gaëlle Nohant, j’avais lu « La Part des flammes » sur l’incendie du Bazar de la Charité en 1897. L’auteur avait décrit le drame avec beaucoup de précisions. Ses personnages nous éclairaient notamment sur la condition féminine dans la haute société de l’époque. Plus encore, c’est un monde en plein changement qui s’annonçait. Dans ce roman, l’histoire prend place dans le Paris des Années folles, celui des peintres et des écrivains. Si l’alcool coule à flot et la drogue circule facilement, les revenus sont plus aléatoires. Il y a les disputes au sein des Légende d'un dormeur éveillé_Gaëlle Nohantsurréalistes avec leur figure tutélaire, André Breton, qui ne fait pas l’unanimité. De disputes, il en est aussi question dans les couples souvent éphémères qui se forment. L’auteur redonne vie aux figures emblématiques de l’époque : Man Ray, Kiki, Jean-Louis Barrault… Mais elle choisit de raconter l’histoire sous le prisme de la vie de Robert Desnos. Comme dans son premier roman, Gaëlle Nohant s’est beaucoup documentée. L’écriture est dense mais vivante. Au début, j’ai eu du mal à rentrer dans l’histoire. Mais, Robert Desnos est un personnage attachant. D’abord amoureux d’Yvonne George, il s’éprend de Youki, la femme du peintre Foujita qui restera, dès lors sa sirène, malgré leur relation  tumultueuse. Touche à tout de génie, il s’intéresse à la musique, au cinéma et à l’art en général. Il sera journaliste, fera de la radio… Pendant la guerre, il participera à la résistance et sera arrêté. Eluard dira  : « Tout au long de ses poèmes l’idée de liberté court comme un feu terrible. […]. La poésie de Desnos, c’est la poésie du courage. Il a toutes les audaces possibles de pensée et d’expression. Il va vers l’amour, vers la vie, vers la mort sans jamais douter. » Merci à Gaëlle Nohant de nous avoir fait découvrir le personnage et son époque.

 

Les Gratitudes Delphine de Vigan JC Lattès

C’est un livre à deux voix, deux personnes, Marie et Jérôme qui racontent la vie d’une troisième, Michka. Et pour cause, Michka a perdu l’usage des mots, elle souffre d’aphasie. « Tout s’échappe, tout s’enfuit ». Parfois, cela donne l’occasion à des expressions amusantes qui reviennent au fil du récit, comme le fameux « Pas si tant ».  Mais, c’est une véritable frustration pour la vieille dame. Affaiblie, Michka est placée en ehpad. Jérôme, orthophoniste, lui rend visite régulièrement pour faire des exercices. Il s’attache progressivement à sa patiente qui, perspicace, détecte rapidement une fêlure chez lui. Michka reçoit aussi la visite de Marie. Fillette, celle-ci se réfugiait chez Michka lorsque sa mère ne pouvait pas s’occuper d’elle. Sa voisine est devenue une mère de substitution.

L’auteur parle d’un sujet difficile, la perte d’autonomie et le départ de chez soi. Il faut s’habituer aux visites du personnel, à côtoyer d’autres résidents. Mais il y aussi beaucoup de douceurs et d’émotions dans les liens que Michka a noué avec Marie puis Jérôme. Ce sont pour elle des soutiens affectifs et une présence régulière. Marie fait montre de la même générosité que celle que Michka lui a prodiguée, petite. Ce n’est pas là une obligation, un rendu, mais bien ce qu’on appelle de la gratitude. Un merci qui va bien au-delà des conventions. Michka cherche, elle aussi, à exprimer sa reconnaissance à un couple qui l’a accueillie pendant la guerre.

Delphine de Vigan, après avoir décrit les liens d’amitié à l’adolescence et la parentalité dans « Les Loyautés »,  explore un autre univers, celui du troisième âge et un autre thème, la gratitude. En préambule, elle insiste sur la nécessité de dire les choses, avant de perdre les êtres proches. Un livre forcément touchant…

 

Le Matin est un tigre de Constance Joly Flammarion

Ce roman est le premier de l’auteur, professionnelle des lettres. Alma est confrontée à la maladie de sa fille, Billie, 14 ans. Les médecins ne savent pas ce qu’elle a mais, pour Alma, il s’agit d’un chardon, comme dans le livre de Boris La Matin est un tigre_Constance JolyVian. Elle en est sûre, c’est elle qui lui a transmis la maladie. Alma porte un valise, bien trop lourde, symbole du malaise qui s’est installé dans son couple et du poids des jours sans sa fille.  Elle ressent « le matin [comme] un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge ». Bouquiniste, elle se rêve une vie à la Chicago May, maîtresse de son destin. Il faut pourtant continuer sa route. Alors Alma s’évade  : « elle imagine la mer derrière les barres d’immeubles, elle voit les visages d’enfants dans ceux des adultes qu’elle croise, elle discerne des paysages dans le crépi des maisons, devine des silhouettes dans le carrelage de la salle de bains ». A quelques jours de l’opération de sa fille, elle est appelée pour évaluer un fonds . « Peut-être que la vie lui joue un drôle de tour. Peut-être est-elle une balle molle dans la gueule d’un tigre, qui s’amuse à la faire rebondir où bon lui semble. Mais à cet instant précis, Alma sait qu’elle se battra pour sortir de ses mâchoires ».

L’auteur a une belle plume, emplie de poésie qui rend accessible les sentiments de ses personnages.

Deux livres pour un même thème

A l’instar de l’Irlande et de ses pensionnats catholiques qui ont fait scandale, le Québec a pris conscience des crimes commis contre les Indiens. Il s’agissait de « tuer l’indien » dans l’enfant. Deux livres illustrent cette acculturation forcée, exercée par l’Eglise catholique dans des pensionnat depuis le 19ème siècle jusqu’au années 1990.  Il y a eu de nombreuses victimes.

Sauvages de Nathalie Bernard Thierry Magnier

Jonas est un numéro, le 5. Il a été enlevé à sa mère alors qu’il avait à peine 6 ans. Depuis, il fait le dos rond, supportant l’acculturation et la maltraitance imposée par le prêtre et les sœurs du pensionnat catholique. Parmi les sévices, citons celui-ci, particulièrement terrible : si un enfant est surpris à parler indien, on le punit en lui mettant une lame de rasoir sur la langue. La vie de Jonas est rythmée par les cours et le travail harassant de bûcheronnage. A Sauvages_Nathalie Bernad16 ans, il n’a plus que quelques mois à tenir avant d’être libre, ce qui le rend d’autant plus distant.  D’ailleurs, c’est bien ce que lui reproche Gabriel, le numéro 42, cette froideur, cette indifférence vis à vis de ses congénères… Pourtant face aux abus dont son victime la jeune et souriante Lucy ainsi que Gabriel, Jonas va réagir. Mais, pour un Indien, il n’y a pas de contestation possible…

Un livre terrible et pourtant indispensable… Il est porté par une belle écriture qui se fait poétique pour décrire la nature et la forêt. Un livre pour grands ados et adultes. Un article dans Actualitté permet d’approfondir la connaissance de l’œuvre et du contexte.

Dans le même esprit, Jeu blanc de Richard Wagamese Zoé

Saul, indien ojibwé, a, lui aussi, été enlevé à sa famille,  comme sa sœur et son frère, revenu avec la tuberculose. Ses parents ont tout fait pour empêcher son éloignement mais sans succès. Dans le pensionnat, il se découvre une passion pour le hockey. Ce sport va devenir sa raison de vivre. Encouragé par un Père, il va progresser et pouvoir intégrer un foyer dans une réserve. Lors de tournois entre équipes des réserves indiennes, il est remarqué par un entraîneur. Celui-ci lui propose de jouer dans une équipe professionnelle. Mais, dans les années 60, le racisme est prégnant. La glace, blanche, est réservée aux joueurs blancs… Ces derniers vont pousser Saul à exprimer une rage dont lui-même ne perçoit pas encore toutes les causes..

Là encore, l’écrivain, dont le récit est en partie autobiographique, décrit les coutumes ojibwés et l’omniprésence de la nature dans les rites et croyances. C’est une partie touchante. Mais le lecteur est très vite confronté à la révolte et la tristesse que suscitent le comportement des religieux dans la suite du roman. On suit le parcours de Saul, avec espoir et attention, même sans être fan de hockey. Ce récit est fait de moments d’ascension, de chûtes et de résilience. Un livre qui marque ! L’auteur, décédé en 2017, a écrit un autre roman fort, disponible en français : « Les Etoiles s’éteignent à l’aube ».

 

Prix sorcières 2019

Cette année, les nominés étaient :

 

La Combe aux loups / Lauren Wolk – EDL

Le Célèbre catalogue Walker & Dawn / Davide Morosinotto– EDL

Soixante-douze heures / Marie-Sophie Vermot – Th. Magnier

Milly Vodovic / Nastasia Rugani – MeMo

Peppo / Séverine Vidal – Bayard dont j’avais fait la critique que vous pouvez retrouver ici.

Une collègue qui participe au vote m’a proposée de les lire et de lui donner mon avis. J’ai pu tous les lire sauf Le Célèbre catalogue Walker & Dawn.

Soixante-douze heure de Marie-Sophie Vermot Thierry Magnier

Un roman important sur le thème de l’accouchement sous X.

Irène, 17 ans, vient d’accoucher. Elle a 72 heures pour prendre une des décisions les plus importantes de sa vie : garder ou non son fils, Max. Les émotions se bousculent. Irène se remémore sa rencontre avec Alban, le père du bébé, sa grossesse et les moments importants de sa vie. C’est durant les neufs derniers mois qu’elle a découvert des secrets de famille. Elle s’est retrouvée confrontée au monde des adultes où la réalité et les personnes ont différentes facettes.  Ce roman, bouleversant, se lit d’une traite.

 

La Combe aux loups de Lauren Wolk Ecole des loisirs

Ce roman nous plonge dans l’Amérique rurale pendant la Seconde guerre mondiale. Annabelle est une jeune fille de 12 ans. Avec ses deux frères, elle traverse, tous les jours, la combe aux Loups pour se rendre à l’école. Sur le chemin, Betty, une nouvelle, en profite pour la harceler. Leur voisin, Toby, un vétéran marginal de la Première guerre, prend sa défense.  Mais, les évènements s’emballent lorsque Ruth, la meilleur amie d’Annabelle, perd un œil et que Betty disparaît…

Ce roman initiatique porte à la fois sur le harcèlement voir la cruauté et les préjugés que l’on peut avoir face aux personnes au mode de vie différent. Si de prime abord, il semble s’adresser aux jeunes lecteurs, il y a quelques scènes, notamment l’évocation de la guerre, par exemple, qui sont destinées plutôt aux ados (à partir du collège) et adultes. Un livre à suspens qui donne envie de connaître la fin.

Pour finir, j’ai lu Milly Vodovic,de Nastasia Rugani mon préféré, dont je vous parlerai dans un prochain article. C’est lui qui a gagné le prix !