coups de coeur / de griffe

Légende d’un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant Editions Héloïse d’Ormesson

De Gaëlle Nohant, j’avais lu « La Part des flammes » sur l’incendie du Bazar de la Charité en 1897. L’auteur avait décrit le drame avec beaucoup de précisions. Ses personnages nous éclairaient notamment sur la condition féminine dans la haute société de l’époque. Plus encore, c’est un monde en plein changement qui s’annonçait. Dans ce roman, l’histoire prend place dans le Paris des Années folles, celui des peintres et des écrivains. Si l’alcool coule à flot et la drogue circule facilement, les revenus sont plus aléatoires. Il y a les disputes au sein des Légende d'un dormeur éveillé_Gaëlle Nohantsurréalistes avec leur figure tutélaire, André Breton, qui ne fait pas l’unanimité. De disputes, il en est aussi question dans les couples souvent éphémères qui se forment. L’auteur redonne vie aux figures emblématiques de l’époque : Man Ray, Kiki, Jean-Louis Barrault… Mais elle choisit de raconter l’histoire sous le prisme de la vie de Robert Desnos. Comme dans son premier roman, Gaëlle Nohant s’est beaucoup documentée. L’écriture est dense mais vivante. Au début, j’ai eu du mal à rentrer dans l’histoire. Mais, Robert Desnos est un personnage attachant. D’abord amoureux d’Yvonne George, il s’éprend de Youki, la femme du peintre Foujita qui restera, dès lors sa sirène, malgré leur relation  tumultueuse. Touche à tout de génie, il s’intéresse à la musique, au cinéma et à l’art en général. Il sera journaliste, fera de la radio… Pendant la guerre, il participera à la résistance et sera arrêté. Eluard dira  : « Tout au long de ses poèmes l’idée de liberté court comme un feu terrible. […]. La poésie de Desnos, c’est la poésie du courage. Il a toutes les audaces possibles de pensée et d’expression. Il va vers l’amour, vers la vie, vers la mort sans jamais douter. » Merci à Gaëlle Nohant de nous avoir fait découvrir le personnage et son époque.

 

L’Enchanteur de Stephen Carrière Pocket Jeunesse

L'enchanteur_CarrièreLa littérature pour adolescents ose des œuvres étonnantes. Après avoir lu Milly Vodovic de Nastasia Rugani dont j’ai apprécié l’histoire et le style si flamboyant, je me suis lancée dans cette nouvelle lecture. Ce roman semble susciter le rejet ou l’admiration mais ne laisse pas indifférent. L' »Enchanteur », c’est Stan, 15 ans. Il a un talent particulier pour résoudre les problèmes. Il est aidé par sa bande d’amis :  » [Daniel], un petit Black rond et chauve comme un œuf, [Jenny] , une grande fille baraquée et mutique,  [David] un feuj fragile au gabarit de fillette, et moi [Moh], le rebeu malingre, boutonneux et frisé ». Daniel est sur le point de mourir d’un cancer. Il demande à Stan un miracle, de prouver que l' »amitié ouvre des portes sur l’immortalité ».  Ce miracle aura la forme d’une comédie musicale en son honneur lors de la Fête du Fleuve. Moh, sera le metteur en scène. Il choisit « Le Songe d’une nuit d’été ». En parallèle, un groupe de jeunes racistes, les Tanaris, fait régner un climat malsain dans la ville. Lorsqu’un tueur en série s’en prend à des adolescents, le récit bascule dans le fantastique. Et si un monstre semait le chaos et se mettait sur la route du groupe d’amis ?

Stephen Carrière a choisi l’originalité. Il s’adresse à un public de grands adolescents et adultes à travers des références littéraires et un langage soutenu. Avec le nombre de personnages, il est facile de perdre le fil. Mais, si le lecteur s’accroche, il pourra apprécier l’atmosphère envoûtante de ce roman.

17 raisons de perdre pied. A propos de « I am, I am, I am : dix-sept rencontres avec la mort » de Maggie O’FARRELL ; Trad. de Sarah TARDY

Les 17 rencontres de ce livre organique correspondent aux 17 parties du corps de l’auteure ou de sa fille qui ont été la cible de la  mort.  Pas de ton larmoyant, des données médicales et le compte-rendu non aseptisé des faits quotidiens et de leurs effets sur l’auteure. Au final, pas d’amertume, une énergie vitale décuplée, une lucidité et une impatience face à la bêtise et le manque de compassion.

Contrairement à Sylvia Plath dont le poème « La cloche de détresse » a inspiré le titre, l’auteure ne s’est pas suicidée.Pourtant, Maggie O’FARELL aurait tellement eu de raisons de le faire face à la dureté de certaines épreuves qu’elle a traversées.

Une des fonctions du roman, le partage des expériences et l’identification marchent d’autant plus ici que ce roman parle de ce que nous partageons tous : la mort, de près ou de loin.

Il existait une autre date, [ ..] celle de sa propre mort [ ..] : jour caché , invisible et sournois parmi  tous ceux de l’année, qui passait devant elle sans donner de signe, mais n’en était pas moins sûrement là. Quel était-il ? Tess d’Urberville Thomas HARDY

La majorité d’entre nous a déjà pris des risques plus ou moins volontairement : est monté dans une voiture avec un conducteur ivre, a nagé sans avoir pied dans un océan agité, a eu des rapports non protégés, a continué à fumer malgré les conseils de son médecin, a fait du stop…

Le danger a le goût  reconnaissable entre tous, celui de sa mort. Il est présent lorsqu’on se fait suivre en  pleine nuit de retour d’une fête sur une route par une voiture, lorsqu’un proche souffre d’une maladie chronique, lorsqu’on accompagne un enfant blessé aux urgences. Peut-être qu ‘actuellement, on cherche à éliminer toutes ces sources supplémentaires et irrationnelles de prise de risque, mais la maladie reste présente et ses manifestations resteront toujours en partie une (mauvaise) surprise.

Prise de risque

Evidemment, certains moments de la vie sont plus propices à la prise de risque, comme l’adolescence. Et l’auteur l’a expérimenté. Peut-être à cause de la maladie qui l’a clouée dans un fauteuil d’où elle a réussi à sortir malgré tous les pronostics.

A seize ans, on peut bouillir si fort, être si énervée, si dégoûtée par tout ce qui nous entoure que l’on se sent capable de sauter d’un mur de quinze mètres de haut, peut être, dans le noir, en pleine mer.

Maternité

Le problème, évidemment, c’est qu’elle ne pense à rien d’autre. […] Le désir, le besoin, le chagrin, la frustration sont omniprésents, forment un contre -courant perpétuel dans tout ce qu’elle entreprend. Elle veut un bébé, n’importe lequel. Elle vit avec l’impression de porter une paire de lunettes impossible à retirer.

 

A l’heure où il est plus facile d’assumer de ne pas vouloir d’enfant, elle ne peut faire autrement que de s’acharner. Les obstacles, une fois de plus sont légions et elle parle sans détour d’un autre sujet tabou : les fausses-couches.

Danger

La parentalité rajoute une couche à ce partage d’expérience avec les lecteurs. En général, lorsqu’on devient parent, on essaie de se calmer pour procurer à son enfant une sécurité propre à sa sérénité et son développement.Mais, l’auteure continue parfois à prendre certains risques jusqu’à ce que la maladie de sa fille l’oblige à contrôler quasiment tout ce qui entre en contact avec elle. Et cette fois, ce contrôle vital est totalement disproportionné avec les précautions habituellement prises par les parents.

 

Il me semble primordial de ne pas craquer, de ne pas lui montrer que nous sommes en danger, que nous risquons de ne pas nous en sortir.

 

Parce que,  je me suis dit, parce que je ne peux pas en parler, pas même commencer. Parce que je ne peux pas mettre de mots sur les dangers qui te guettent au détour des rues, des sentiers, des rochers, dans l’épaisseur des forêts. Parce que tu as six ans; …Parce que je ne sais pas encore comment t’expliquer ces choses là. Mais je trouverai.

Courage

Soutenue par son amie médecin, par son mari, elle fait face

Je n’avais plus rien dans le corps. L’amibe était en train de gagner. Je voulais qu’on me laisse tranquille, mais cela voulait dire  en réalité, que je baissais les bras : que j’étais prête à mourir, à abandonner le combat. Cette solution était plus facile que de rester en vie.

Le recul

Forcément, quand on voit tout ce à quoi elle  a été confrontée,  aussi bien directement qu’à  travers ses enfants, on ne peut que se dire que les incidents que l’on peut rencontrer ne semblent que des contrariétés et que tout est affaire d’échelle de valeur. Chacun a la sienne, en fonction de son passé, sa situation actuelle.

Vous ne cédez pas à la panique devant une crise d’appendicite, devant un enfant trempé jusqu’aux os dès le début d’une longue marche, […] des cheveux plaqués par du yaourt alors que vous êtes sur le point d’embarquer pour un vol long courrier […] Tout cela n’est rien ; la vie, c’est autre chose.

Humanité

Les pages de remerciements sont là pour  témoigner de la reconnaissance et de la nécessité d’empathie qui ont permit à l’auteure  de s’en sortir et de continuer à soutenir sa fille atteinte d’hyperallergies. Toutes les personnes qui l’ont aidées, que cela soit dans le personnel médical, scolaire, les chercheurs sont cités.  Les autres sont présents anonymement : les toxiques, les sans cœur, les harceleurs du collège alors qu’elle devait ramper pour se déplacer d’un étage à l’autre de son collège et n’arrivait plus à écrire, en proie aux séquelles de sa maladie neurologique.

Ces souffrances traversées paraissent tellement inhumaines ou trop humaines. Ce qui est humain, c’est d’en avoir fait un magnifique, profond roman autobiographique pas du tout narcissique. c’est un miroir pour chacun,  construit comme un corps avec tous ses organes qui communiquent entre eux et se nourrissent les uns les autres.

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Sur les Chemins noirs de Sylvain Tesson Gallimard

Je ne connaissais Sylvain Tesson que de nom, je n’avais jamais lu aucun de ses livres. Une lectrice passionnée m’a encouragée à entreprendre la lecture. J’ai donc commencé avec ce titre parmi les derniers parus. Sylvain Tesson l’a écrit après avoir passé une année « rude », comme il le dit lui-même. Il lui faut affronter le deuil de sa mère et c’est couché dans un lit d’hôpital, après une chute d’un toit, qu’il commence à espérer repartir. Pas totalement guéri, il entreprend, pour sa convalescence, de parcourir « les chemins noirs », ces passages secrets et routes buissonnières qui  permettent l’esquive du monde contemporain. Il choisit l’axe Provence-Bretagne, celui du rapport sur l’hyper-ruralité en France.  » Ce que nous autres, pauvres cloches romantiques, tenions pour une clef du paradis sur Terre – l’ensauvagement, la préservation, l’isolement – était considéré dans ces pages comme des catégories du sous-développement. » Ce récit de voyage est l’objet de réflexions sur l’environnement et  l’histoire de la ruralité. Du retour du loup dans le Mercantour aux champs de lavande, avec leurs « rangs alignés » à Valensole, le promeneur a de quoi nourrir ses pensées. Sylvain traverse ensuite des villages « destinés à perpétuer le souvenir muséal de la campagne », faisant partie de circuits touristiques où l’ennui est banni . Son quotidien alterne la marche avec les siestes près de lavoirs ou sous des tonnelles, les rencontres avec l’autochtone et les nuits à la belle étoile. Après avoir traversé le Rhône et pénétré en Auvergne, les villages se font moins peuplés, les magasins plus rares. L’hyper-ruralité a de multiples visages. Elle recule tandis que les nouvelles technologies progressent. Sylvain Tesson se rassure, oui, il y a encore des chemins noirs en France mais pour combien de temps ?

Un texte court, dans un style agréable malgré  un côté parfois emphatique.

ARBRES REMARQUABLES à propos de « Arbres en liberté » de Mario RIGONI-STERN ; trad. de Monique BACELLI

Les arbres ne finiront jamais de nous fasciner et d’engendrer des liens forts avec certains humains. Ces derniers, sans (h)être des illuminés,  n’ont pas attendu les découvertes scientifiques partagées récemment sur les modes  de communication entre les végétaux pour tisser des relations intimes avec les arbres. Mario Rigoni-Stern en fait partie et nous présente dans ce livre autobiographique, des individus particuliers, représentants d’une vingtaine d’espèces sauvages ou non, habitants de sa chère région autour d’Asiago, en Italie

Ecorce de chêne

Il s’agit de spécimens choisis par l’auteur et qui tous, ont eu une importance dans sa vie. Il nous fait partager leur histoire commune, comment ils se sont rencontrés, comment ils ont vécu ensemble, comment, parfois, ils ont disparu.

Chaque espèce est décrite comme dans tout guide naturaliste auquel le roman emprunte le petit format léger et vagabond : aspect extérieur, taille, couleur de l’écorce au fil des années, forme et coloris des feuilles, habitats. Leurs aides thérapeutiques et culinaires ne sont pas oubliés : l’auteur nous fait partager des recettes traditionnelles à base d’écorces, de feuilles, de fleurs.

Un vrai bain de jouvence que ce livre ! Et c’est comme si  Mario Rigoni Stern nous invitait dans sa famille puissante et secrète.

La vie secrète des arbres  de Peter Wohlleben. le livre qui a fait découvrir  au grand public les réseaux de communication existant entre les arbres.

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Deux sœurs de David Foenkinos Gallimard

Mathilde est brutalement quittée par Etienne. Ce dernier renoue avec la femme qui l’a laissé pour partir en Australie il y a 5 ans. Pour Mathilde, c’est peu dire que le ciel lui tombe sur la tête. C’est une professeur passionnée qui donne l’image d’une femme forte. Mais malgré ses efforts, elle vit une descente aux enfers et finit par craquer. Sa sœur aînée Agathe décide de l’héberger chez elle. Commence alors la deuxième partie de l’histoire, celle où Mathilde évolue au sein du foyer de sa sœur. Agathe possède une vie bien remplie et réussie : elle est conseillère financière, a un époux aimant et une petite fille. Mathilde lui sait gré de l’accueillir et essaie de l’aider. Mais, progressivement ses sentiments à l’égard d’Agathe évoluent…

Plus qu’un roman, je trouve à ce livre des airs de thriller psychologique. Le personnage de Mathilde soulève des sentiments contradictoires au fil du roman. L’auteur procède à un retournement de situation assez étonnant. Un roman qui fait froid dans le dos !

33 Tours de David CHARIANDY ; Trad. par Christine RAGUET

Scarborouh, dans la banlieue défavorisée de Toronto n’a rien a voir avec la ville du même nom, popularisée par Simon and Garfunkel dans Scarborough Fair   Ici, dans les années 80, (et de nos jours aussi), les habitants sont souvent des immigrés dont la vie s’apparente plus à de la survie  à base de petits boulots, de sacrifices pour que les enfants aient une vie meilleure, le tout teinté de racisme, de courage et de violence.  Michaël. nous y  fait partager son quotidien au plus près.

Tableau de Jean-Michel Basquiat « Sans titre(Boxer) », 1982 Collection particulière

Ici, on a pas affaire à une violence romanesque ou issue du cerveau d’un sadique comme dans un thriller. C’est celle où baignent les habitants de cette banlieue  qui semblent perpétuellement sur le qui -vive, affutés par la fatigue et qui est susceptible de s’enflammer si quelqu’un dérape du côté des jeunes ou de la police. Et à plusieurs reprises, c’est ce qui arrive, structurant le récit et laissant des cicatrices inguérissables chez certains.

Nous étions les enfants du personnel de service, sans avenir. Aucun de nous n’était ce que nos parents voulaient que nous soyons. Nous n’étions pas ce que tous les autres adultes voulaient que nous soyons. Nous étions des rien du tout, ou peut être, d’une certaine façon, une ville entière.

Mais, les oasis de repos et de tendresse EXISTENT :  auprès de Francis, son grand frère protecteur  qui semble perpétuellement en colère, auprès de sa mère les élevant seule, avec sa bande, dans des petits bouts de nature cachés, dans des lieux comme le Desirea’s où commencent  à bouillonner les mixes des premiers rappeurs. La bibliothèque est aussi un endroit de calme que fréquent Michaël et Aisha, son amie (la fille la plus intelligente du lycée). Bon, c’est souvent le cas dans les romans ou films américains soit dit en passant !

Toujours pour notre mère, il y avait une vie cachée à nous faire découvrir dans la Rouge. L’oiseau de proie qu’elle repéra, le lendemain du jour où elle et ses collègues avaient été licenciés sans préavis, une buse à épaulettes, était pure férocité et fierté…Elle nous montrait des saules pleureurs et des érables, ce grand-père des arbres avec son écorce à côtes de velours, libérant sa sève, une mer de délice collant pour les insectes.

Ici, la musique est clairement une opportunité si on à la chance d’être repéré par un producteur et certains rappeurs font de la magie des échantillons. On est 3 ans après la mort de Jean-Michel Basquiat, en 1988 et toute cette énergie commune est palpable dans le livre.

J’imaginais Francis assis avec un père, même si ce n’était pas son père à lui, en train d’écouter Nina SImone et peut être Otis Redding et Sam Cooke. J’imaginais aussi, au cours d’une autre visite, plus tard, quand l’humeur et la musique était bonnes, Francis en train de raconter quelque chose à son père qui n’était pas son père; lui, mon frère, déclarant qu’il comprenait la vieille musique, cet héritage d’amour, parce que justement il la ressentait.

Pas déçue d’être sortie de mes romans situés en pleine nature ! Très bon livre, très humain. A rapprocher de « La veuve Basquiat » de Jennifer CLEMENT pour l’époque et de « Just Kids » de Patti Smith.

D’autres avis à voir ici

Les Gratitudes Delphine de Vigan JC Lattès

C’est un livre à deux voix, deux personnes, Marie et Jérôme qui racontent la vie d’une troisième, Michka. Et pour cause, Michka a perdu l’usage des mots, elle souffre d’aphasie. « Tout s’échappe, tout s’enfuit ». Parfois, cela donne l’occasion à des expressions amusantes qui reviennent au fil du récit, comme le fameux « Pas si tant ».  Mais, c’est une véritable frustration pour la vieille dame. Affaiblie, Michka est placée en ehpad. Jérôme, orthophoniste, lui rend visite régulièrement pour faire des exercices. Il s’attache progressivement à sa patiente qui, perspicace, détecte rapidement une fêlure chez lui. Michka reçoit aussi la visite de Marie. Fillette, celle-ci se réfugiait chez Michka lorsque sa mère ne pouvait pas s’occuper d’elle. Sa voisine est devenue une mère de substitution.

L’auteur parle d’un sujet difficile, la perte d’autonomie et le départ de chez soi. Il faut s’habituer aux visites du personnel, à côtoyer d’autres résidents. Mais il y aussi beaucoup de douceurs et d’émotions dans les liens que Michka a noué avec Marie puis Jérôme. Ce sont pour elle des soutiens affectifs et une présence régulière. Marie fait montre de la même générosité que celle que Michka lui a prodiguée, petite. Ce n’est pas là une obligation, un rendu, mais bien ce qu’on appelle de la gratitude. Un merci qui va bien au-delà des conventions. Michka cherche, elle aussi, à exprimer sa reconnaissance à un couple qui l’a accueillie pendant la guerre.

Delphine de Vigan, après avoir décrit les liens d’amitié à l’adolescence et la parentalité dans « Les Loyautés »,  explore un autre univers, celui du troisième âge et un autre thème, la gratitude. En préambule, elle insiste sur la nécessité de dire les choses, avant de perdre les êtres proches. Un livre forcément touchant…

 

« Au loin » de Hernan DIAZ ; Traduction par Christine BARBASTE

LA CONQUETE DE L’EST

Karl BODMER Vue des montagnes rocheuses

Si pour vous, l’Amérique signifie Western, convois  de colons, grands espaces, nature indomptée, solitude et survie au milieu des hommes, ce livre vous marquera certainement par son parti pris original.

 

 

Entre ces deux pages, ce roman nous fait partager la vie de Hakan, jeune immigré lorsqu’il débarque de Suède pendant la conquête de l’Ouest. Il va entreprendre la traversée des Etats-Unis à la recherche de son frère dont il a été séparé.

Précédé par sa stature de géant, véritable mythe insensible à la douleur car maîtrisant la science médicale des indiens et ayant pratiquement perdu l’usage de la parole après avoir fui les hommes, il se fait tout de même conteur  de sa vie. Et des choses à raconter à ses compagnons d’aventure, il en a, lui qui a rencontré la plupart des espèces d’hommes peuplant ce continent : femme (je ne préciserai pas quel genre de pouvoir elle a sur lui ), bonimenteur, prédicateurs, savant, chercheurs d’or, indiens, soldats errants…bref, toute une galerie de portraits tout à fait crédibles. Tout comme le personnage principal dans « un jour sans fin » de Sebastian BARRY, au fil de son périple, ces personnes seront plus ou moins bien intentionnées ou bienveillantes mais, la plupart du temps n’auront qu’un seul but, faire leur trou à tout prix dans ce pays parfois totalement vide.

Les paysages sont grandioses et terribles, même pour cet homme redevenu sauvage qui s’affute et apprend au contact du froid, du soleil, des bêtes, de certains hommes. Ses connaissances  l’aideront à se  dissoudre dans les paysages pour fuir les récits terribles qui l’accompagnent depuis qu’il est intervenu pour régler un confit entre colons.

Rapprochement avec notre époque :  l’économie et de la finance à ses débuts,  la soif de réussite individuelle ainsi que la nécessité de l’ attention à la nature.

Un magnifique roman à proposer aux amateurs de western, de récits de survie…

Pour réserver dans le réseau des Bibliothèques du Haut-Rhin : c’est ici.

 

 

Le Matin est un tigre de Constance Joly Flammarion

Ce roman est le premier de l’auteur, professionnelle des lettres. Alma est confrontée à la maladie de sa fille, Billie, 14 ans. Les médecins ne savent pas ce qu’elle a mais, pour Alma, il s’agit d’un chardon, comme dans le livre de Boris La Matin est un tigre_Constance JolyVian. Elle en est sûre, c’est elle qui lui a transmis la maladie. Alma porte un valise, bien trop lourde, symbole du malaise qui s’est installé dans son couple et du poids des jours sans sa fille.  Elle ressent « le matin [comme] un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge ». Bouquiniste, elle se rêve une vie à la Chicago May, maîtresse de son destin. Il faut pourtant continuer sa route. Alors Alma s’évade  : « elle imagine la mer derrière les barres d’immeubles, elle voit les visages d’enfants dans ceux des adultes qu’elle croise, elle discerne des paysages dans le crépi des maisons, devine des silhouettes dans le carrelage de la salle de bains ». A quelques jours de l’opération de sa fille, elle est appelée pour évaluer un fonds . « Peut-être que la vie lui joue un drôle de tour. Peut-être est-elle une balle molle dans la gueule d’un tigre, qui s’amuse à la faire rebondir où bon lui semble. Mais à cet instant précis, Alma sait qu’elle se battra pour sortir de ses mâchoires ».

L’auteur a une belle plume, emplie de poésie qui rend accessible les sentiments de ses personnages.