coups de coeur / de griffe

Des petits bijoux noirs

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler de deux romans policiers, conseillés par mes collègues du site Mauvais genre. Il faut dire que ces deux livres sont à la frontière du genre, dans des collections qui gagnent à être connues. Ce sont des romans noirs.

Grossir le ciel de Franck Bouysse La Manufacture de livres

 

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Gus est agriculteur dans les Cévennes. Il a pris la succession de ses parents. Il est seul dans la ferme avec son chien. A quelques centaines de mètres, il y a Abel, son plus proche voisin. Les deux hommes ont fini par se rapprocher, malgré les conflits anciens entre les deux familles. L’entraide est nécessaire dans ce milieu sauvage et isolé. Un jour Gus entend des cris et des coups de fusil et découvre, près de la ferme de son ami, des traces de sang dans la neige. Tourmenté, il cherche à comprendre ce qui s’est passé… Ce roman se rapproche du phénomène du genre littéraire américain « nature writing », où la nature, omniprésente, sert de cadre. C’est aussi un beau portrait d’agriculteur. Dans ces paysages enneigés, presque endormis, la tension monte progressivement et ne nous lâche plus.

Un petit jouet mécanique de Marie Neuser L’Ecaillertéléchargement (1)

Comme chaque année, Anna accompagne ses parents dans leur résidence secondaire d’ Acquargento en Corse. L’adolescente se désespère d’être isolée et seule alors qu’elle rêve de parcourir les grandes villes. Sa soeur aînée les rejoint, accompagnée de sa fille d’un an, Léa. L’atmosphère n’a jamais été cordiale entre les deux soeurs mais Anna est conquise par l’enfant. Alors que les dangers guettent la petite fille, Anna trouve le comportement de sa soeur, bien étrange…

Interpellé par l’utilisation constante du « vous », le lecteur est happé par l’ambiance tendue. Il cherche à mieux cerner la psychologie des personnages, se méfie de la rudesse de l’environnement…

Deux livres relativement courts, habilement menés, qui jouent avec nos nerfs… dans un cadre aussi sublime que menaçant !

Du rab de Gourmandises !

cuisine ustensileJ’avais lu et apprécié deux livres pour préparer le dossier « Gourmandises ? » de la Médiathèque départementale 68 dont j’ai parlé dans un article précédent. Comme j’avais limité l’aire géographique couverte par mes lectures à l’Asie (pour les romans étrangers),  je ne savais pas où classer les autres.

Les voilà : Les  Miscellanées culinaires de Mr SCHOTT par Ben SCHOTT. Comme beaucoup de miscellanées, (genre littéraire en vogue au 19è siècles qui correspond à une mise en commun de textes divers dont l’unité ne saute pas forcément aux yeux) , elles ont un aspect un peu suranné mais remplissent leur office de banque de données thématique autour des aliments et de la cuisine.Tout un monde à portée de main !!! Il manque juste un classement pour s’y retrouver, mais, justement, c’est le hasard qui vous permettra de tomber sur des informations aussi vitales que : comment choisir un fromage, qu’est ce que le « Röstigraben », comment décoder les différents « Mmm » émis par Homer SIMPSON devant des aliments qu’on lui présente, comment porter un toast dans 29 langues y compris le morse, la différence entre anthropophage, créophage et omophage…des habitudes alimentaires de certains personnages célèbres, des anecdotes littéraires….Mais il y a aussi du concret, de l’utile !! puisque des trucs et astuces culinaires plus ou moins secrètes sont ici révélées. Et comme disait Oscar WILDE, ce visionnaire :  » C’est une bien triste chose que de nos jours, il y ait si peu d’informations inutiles.  » Du même auteur :  Les miscellanées de Mr SCHOTT

Petites infamies de Carmen POSADAS ; trad. de l’espagnol par François MASPERO

Préface du carnet recouvert de toile cirée rouge appartenant à Nestor CHAFFINO, célèbre traiteur madrilène et dont la mort mystérieuse est le prélude de l’histoire : « Tous les chefs du monde vous diront que les recettes ne servent à rien, que le secret d’un dessert excellent réside dans ce qu’on appelle « le coup de main »…Permettez moi de vous dire la vérité : tous les pâtissiers, se réservent toujours un secret minuscule mais important qui fait toute la différence, une petite tricherie ou une petite infamie que je propose ici de révéler au monde ». Ces astuces de confiseur  qui ne sont jamais divulguées entièrement, (là, c’est frustrant !!)  sont destinée à être divulguées à un de ses ami avant publication. Mais est-ce là ses seuls secrets ? Ce carnet semble susciter beaucoup de curiosité autour de lui. Faux policier puisque, d’enquête, il n’y en a pas, ce roman emprunte la trame d’un whodunit. Le mort constitue le lien entre les membres d’un cercle de privilégiés. C’est ce petit groupe de personnes (relations d’affaire, amis, famille) qui va constituer les suspects.Tout ces personnages sont rendus très palpables par des dialogues très vifs, souvent pince sans rire et variant selon les personnages. La description du milieu bourgeois et ses petits secrets inavouables est très réjouissante.

Une belle intrigue en plus, où le dévoilement de la vérité vous met en appétit autant que les recettes qu’on espère toujours complétées ! Le dénouement aussi est surprenant.

Conclusion : je pense que je vais lire d’autres titres de cet auteur !!

Tout ce qui est solide se dissout dans l’air Darragh McKeon Belfond

 

 

 

téléchargement (1) Darragh McKeon est irlandais. Il signe ici un premier roman remarqué.Tchernobyl, 1986 : tout ceux qui ont vécu cette époque s’en souvienne. Et pourtant, les informations n’ont filtré que tardivement. Darragh McKeon nous transporte au coeur de la catastrophe. Pour le jeune Artiom et sa famille, il faut tout quitter précipitamment. Ces exilés, parfois malades, sont repoussés par leurs proches. Grigori, chirurgien, appelé sur les lieux, ne peut accepter les mensonges et les différences de traitement. Quand à son ex-femme, Maria, elle se débat au quotidien dans les méandres du système communiste. Dans ce climat de misère, de traffic et de corruption, il y a heureusement des lueurs espoirs. Zhenya, le neveu de Maria, est promis à un avenir de virtuose du piano.

Ce roman passionnant, repose sur une riche documentation. Ainsi, l’auteur nous permet de comprendre comment les Ukrainiens ont vécu la catastrophe de Tchernobyl. C’est aussi un éclairage sur la société avant la chute du communisme. Les personnages, dont les fils du destin s’entremêlent, donnent du relief à l’histoire.

 

La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert Joël Dicker Editions de Fallois/L’Age d’Homme 2012

J’étais passé à côté de ce livre ultra-médiatisé en 2012. Il avait été pourtant plusieurs fois primé (Goncourt des lycéens, Grand Prix du roman de l’Académie française). J’avais peut-être été découragé par le volume du livre ou son résumé. Lors de cette rentrée littéraire 2015, le suisse Joël Dicker revient avec « Le livre des Baltimore ». Mais certaines critiques préfèrent son précédent livre. Je commence donc la lecture de « La Vérité sur l’Affaire Quebert ».

Il s’agit du rapport presque filial entre deux écrivains : Marcus, qui vient d’accéder à la célébrité et son mentor Harry Québert, auteur d’un livre devenu une référence. Ce dernier se retrouve accusé du meurtre, il y a plus de trente ans, de Nola Kellergan. Cette affaire tourne au scandale lorsqu’on apprend que la jeune fille de 15 ans avait une relation amoureuse avec Harry, plus âgé. Marcus décide d’aider son ami et commence à enquêter.téléchargement

Si au départ, j’ai eu un  peu de mal à accrocher à l’histoire, celle-ci s’emballe rapidement. Les révélations s’enchaînent et nous tiennent en haleine jusqu’à la dernière page. Du coup, on oublie, le style parfois lourd et les personnages caricaturaux.

On se laisse volontiers entraîner dans l’Amérique des années 70 et celle d’aujourd’hui.

Le « Livre de Baltimore » est présenté comme l’histoire familiale de Marcus. Je ne sais pas si je le lirai…

Ma cabane au Canada

Photo de Craigsteffan CC public Domain

Photo de Craigsteffan CC (Public Domain)

C comme Canada , pays proche des Etats-Unis mais tellement , tellement différent ! Vastes étendues où se cacher, abandonnées par la civilisation qui a préféré se réfugier en ville.

A comme Apprentissage : le narrateur nous raconte la perte de ses illusions qui tombent au fur et à mesure des rencontres avec des personnages qui sont sensés lui procurer la sécurité après que ses parents aient été emprisonnés.

N comme Normalité : les parents de Dell, 15 ans ont l’air normaux mais ils se lancent tout de même dans un braquage de banque suite à un trafic qui tourne mal et qui les a mis dans une situation financière délicate (un peu comme dans la série Breaking Bad .). La famille américaine type qui peut s’écrouler comme dans les livres de Laura KASISCHKE.

Mais aussi comme  comme Nature : le Sud Ouest du Canada, particulièrement sauvage lui sert de refuge. Dell atterrit dans une sorte de no man’s land qui m’a fait penser à Fargo des frères (à l’époque) COHEN. ou à la série du même nom réalisée par Noah HAWLEY. D’ailleurs, le schéma y est un peu le même : des gens normaux qui se font dépasser par les évènements en se frottant à l’univers très codifié des gangsters et qui pensent s’en sortir intacts.

A comme adolescents : Dell, le narrateur, raconte tout ce qui précède la catastrophe qu’a constitué le hold up mal organisé par ses parents et qu’il a vécu avec sa soeur. Mais la plupart du récit couvre la longue période où il est adolescent et confronte son éducation à ses expériences. « Et, tout en croyant ce que me disait mon père, sur la prépondérance du concret, j’en étais arrivé à penser, que ce qui comptait d’avantage, c’était le vécu. Ce qu’on tenait pour juste, ce qu’on pensait, ce qu’on redoutait, ce qui restait dans la mémoire ».

D comme Danger « Il a donné un coup de menton. Il m’a regardé . Il tenait à ce que je sois d’accord. Sous son chapeau, ses traits se perdaient dans l’obscurité. » Remlinger, l’adulte à qui il est « confié », dirige un hôtel et est à la tête d’une bande d’hommes de main un peu louches. Il est intrigant, charismatique même si Dell, au fur et à mesure sera de moins en moins dupe de son jeu. « Ce qui m’intéresse le plus, c’est comment les mensonges tiennent ensemble », S’ils tiennent toute une vie, alors…où est la différence ? » Remlinger.

A comme Adulte : il sera professeur de littérature et gardera en mémoire ce grand saut vers l’inconnu.« Ma métaphore première, c’est le franchissement de frontière ; l’adaptation, le passage d’un mode  de vie inopérant à un autre, fonctionnel, celui-là. Il s’agit parfois d’une frontière qui ne se repasse pas » .

Canada de Richard Ford ; Trad. de l’américain par Josée KAMOUN

Annabel de Kathleen WINTER . trad par Claudine VIVIER

Un thème très américain : la maîtrise de son destin traité ici avec beaucoup de sensibilité. A sa naissance, Wayne est hermaphrodite. Son père décide d’en faire un homme en optant pour une opération. Mais en secret, et dans sa relation avec sa mère et la meilleure amie de celle-ci, il agit « comme une fille ». Les longues absences de son père, trappeur, lui laissent la possibilité de se laisser envahir par cette « nappe souterraine »   qui va prendre toute sa place à l’adolescence. C’est à ce moment qu’il prend la décision d’arrêter complètement son traitement . Parallèlement, son amie d’enfance se fraie également son chemin pour concrétiser ses rêves. Tout au long du livre, le poids de la société se fait ressentir et le père en est aussi la victime, dans sa poursuite de son idéal d’homme à transmettre à son fils. J’ai beaucoup aimé les moments où il doit agir en fonction de cet impératif écrasant et qu’il laisse les animaux sauvages lui dicter la voie la meilleure pour son enfant. Ca a l’air un peu allumé, mais n’oublions pas qu’il est trappeur, le gars !  Le personnage de la mère est moins intéressant car moins paradoxal, mais il l’est tout de même, intéressant !  Au final, un livre d’apprentissage dont la musique est encore présente un an après la lecture.

 

Roman d'apprentissage ado hermaphrodisme nature relation père fils mère

Auteur Joshua EARLE Creative Common

Bureau des spéculations de Jenny OFFILL, trad. de l’américain par Edith OCHS

Bureau des spéculations , un livre vraiment attachant. On y avance au rythme des réflexions, hésitations, interprétations qu’une femme nous livre, par petites bribes bruts de décoffrage, suite à un adultère. Mais, ce n’est jamais mièvre, c’est parfois cruel, drôle et ironique. De plus,  pour s’en sortir, elle nous fait profiter de l’aide de nombreux auteurs et poètes qu’elle cite très souvent et c’est tant mieux.

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 » Comment est-elle devenue une de ces femmes qui portent un pantalon de yoga toute la journée ? Elle qui se moquait tant de ces gens -là…Cela dit, en vieillissant, on se rend compte qu’il y a de moins en moins de choses dont on peut se moquer car, en définitive, on ne sait jamais ce qui nous attend. »

MUDWOMAN de Joyce Carol OATES ; traduit de l’américain par Claude SEBAN

maraisMudwoman , paru en 2013 est un roman puissant et sans concession qui nous donne à voir le portrait d’une femme arrivée au sommet, absolument seule, mais au prix de sa santé mentale.

On part de ce sommet atteint par l’adulte et on descend vers ses origines pour comprendre par des va-et -vient les rapports entre les deux personnages.Mais la rechute n’est pas loin, la boue colle au personnage qui perd contrôle.

Mudgirl a été abandonnée dans les marais par une mère délirante, corsetée par des concepts religieux très rigides et une immense pauvreté. Celle qui a été engloutie et recrachée par les marécages se fera rebaptiser du prénom de sa soeur, disparue en même temps qu’elle, par des services sociaux débordés. Malgré cela, elle n’aura de cesse de gravir les échelons qui pourraient l’éloigner de cette espèce de soupe primitive. Les marécages sont les mêmes que ceux ayant servi  de toile de fond à la saison1 de la série TRUE DETECTIVE et du film MUD , c’est dire le mystère qui baigne le roman.

Il y est question de volonté, de contrôle, de solitude, d’intellectuels qui se construisent loin de toute sentimentalité « gluante ».

Le style est au service d’ une introspection de tous les sentiments ressentis par le personnage principal, même les plus inavouables !!

 

Les Oubliés du dimanche Valérie Perrin Albin Michel

Justine Neige, 20 ans, est aide-soignante dans une maison de retraite. Elle aime s’occuper des résidents et recueillir leurs histoires, en particulier celle d’Hélène. Cette dernière a souffert de ne pas savoir lire. Devenue couturière, elle rencontre Lucien qui lui apprend le braille. C’est le début d’un amour exceptionnel. De son côté, Justine s’efforce de ne pas s’attacher. Ses rencontres en discothèque sont en général sans lendemain.  Elle et son cousin sont orphelins depuis l’accident de voiture de leurs parents. Ils vivent avec leurs grands-parents. Depuis quelques temps, un mystérieux corbeau appelle les proches des résidents pour leur annoncer leur mort. Les personnes âgées reçoivent alors des visites et ne sont plus ces « Oubliés » du dimanche. Mais l’enquête pour démasquer le corbeau va faire resurgir des éléments troublants concernant la famille Neige.oubliés

Un premier roman vraiment réussi !

Le deux histoires, celle d’Hélène et de Justine, s’entremêlent et réussissent à nous captiver jusqu’à la fin.

Le livre aborde aussi des sujets délicats, celui de la vieillesse notamment. Il met en avant la richesse des relations intergénérationnelles, pas toujours préservées. Il y a aussi les secrets de famille qui sommeillent, même dans les familles les plus banales en apparence.

C’est un livre pour les grands enfants qui aiment encore qu’on leur raconte des histoires !

SAN MIGUEL T. Coraghessan BOYLE ; Traduit de l’américain par Bernard TURLE

ileSan Miguel : sur cette île hostile viennent se fracasser deux familles portées par l’espoir d’une vie meilleure : les Waters dont la mère est atteinte de tuberculose et dont le mari espère refaire sa vie dans l’élevage de moutons en même temps qu’elle guérirait. Et, plusieurs décennies et une guerre plus tard, les Lester, jeune couple porteur d’un projet de société idéale. Jimmy, journalier de son état, fait le lien entre ces deux périodes et ces familles que tout oppose, à part la lutte contre les éléments. Ambiance intemporelle, (proche des Hauts de Hurlevents, parfois) avec ces sentiments et ces sensations exarcerbés par l’isolement et le relief bouleversé de l’île inhospitalière qu’o a du mal à situer, du coup. Amateurs de descriptions psychologiques tout en finesse, prenez ce livre en main et embarquez sur l’île aux phoques (très présents) qui abrite aussi pas mal de moutons.