coups de coeur / de griffe

Ahlam de Marc Trévidic JC Lattès 2016

Paul, peintre de renom, se lie d’amitié avec un pêcheur de l’île de Kerkennah en Tunisie. Il tente de sauver son épouse, Nora, atteinte d’une leucémie et lui promet de s’occuper de ses deux enfants, Ahlam et Issam. Paul leur apprend la musique et la peinture. Il est à la recherche de l’accord parfait entre ces deux arts. Devenu adolescent, Issam se détourne du piano et se laisse influencer par un ami islamiste. téléchargement

Ce roman a reçu le Prix de la Maison de la presse 2016. Après des documentaires, Marc Trévidic se lance dans la littérature. Son métier de juge lui permet de bien connaître le phénomène du terrorisme et de l’embrigadement. Sous ce prisme, le roman est une réussite. Il décrit l’évolution de la société tunisienne cette dernière décennie : le Printemps arabe, le rôle d’en hada et la progression de l’islamisme. Les liens d’amitié et d’amour entre les protagonistes éclairent l’histoire ainsi que la beauté des paysages de l’île, parfaitement restituée. On se laisse facilement emporté par l’histoire, qui a parfois des allures de romance. Les recherches artistiques autour des liens musique/peinture m’ont paru  néanmoins quelque peu extravagantes.

Une lecture intéressante avec quelques bémols…

 

Dans les jardins du Malabar de Anita NAIR, trad. par Dominique Vitalyos

Eternel voyageur qui cherche la mesure de la terre et de l’homme

Voici comment se présente Idris, originaire de Djibouti, voyageur, commerçant, philosophe, interprète, scientifique, et père. C’est le besoin de mouvement et la liberté qui le fait s’embarquer vers Kozhicode, sur la cote du Malabar. Après la rencontre avec son fils, il nous entraîne au gré de ses rencontres dans des voyages portés par des objectifs parfois commerciaux (commerce des pierres précieuses) mais en fait, surtout motivés par la soif de connaissance, y compris celle de son fils.

malabar

A ce titre, sa première quête « officielle » est la découverte de l’endroit -Serendip- où est situé le conte à l’origine du concept de « sérendipité« . Et là, il faut absolument que j’en parle, même si le nom, traduit directement de l’anglais est un peu barbare. Il désigne une expérience quotidienne partagée par tous ! Un exemple : je cherche un livre précis, et, miracle, au cours de cette recherche et de ses dérives, je trouve quelque chose qui me sera encore plus précieux ! C’est un peu l’anti algorithme de recommandation en littérature. Gavarneur en parle aussi dans sa belle critique dans Babelio.

Un jour, j’ai perdu quelque chose dans les environs. Peut être suis-je revenu sur mes pas pour le retrouver

J’ai beaucoup aimé l’ambiance générale se dégageant de ce livre, proche de celle d’un conte philosophique du côté de Zadig de Voltaire. Idris emporte avec lui un savoir accumulé lors de ses voyages et rencontres, qui alimentent sa tolérance pour les peuples qu’il découvre en les laissant venir à lui. Quand on l’interroge sur le Jihad (il est musulman) et qu’on lui demande en quoi il a foi, il s’aperçoit simplement qu’il ne s’était jamais posé la question. Le livre distille certains points bienvenus sur des aspects du Coran ou des pratiques liées à l’hindouisme.

Mais la paternité va amener des bouleversements dans son fonctionnement.

A quelques croyances que l’on s’attachât, tout changeait dès lors que sa progéniture était en jeu

C’est donc un roman d’apprentissage aussi bien du point de vue de Kandavar (le fils), que de celui d’Idris. Il dit de son fils qu’il est la lumière de son âme et leur belle relation évolue au cours du livre.

La rigueur et la dureté  des coutumes rencontrées en Inde ainsi que l’injustice du système des castes est tout de même soulignée ainsi que le sort peu enviable des femmes, même si certaines arrivent à être libre. D’ailleurs, on voit bien que les principes dictés par la coutume et les textes sont appliqués de façon très variable une fois les portes fermées. Idris, au cours de son existence rencontrera plusieurs femmes qui le marqueront.

Le contexte historique est en arrière plan avec la présence des néerlandais, commerçants implantés  (on est dans les années 1660) . A ce sujet, à la fin du livre, une liste des sites sur l’histoire de cette partie de l’Inde est proposée (en anglais).

Les annotations auraient effectivement été plus pratiques en bas de page, mais peut être est-ce dû à la  » version épreuves non corrigées ».

Je remercie Babelio et Albin Michel pour l’envoi de ce livre dans le cadre de Masse Critique. Cette rencontre m’a permis d’aborder ce genre de littérature vers lequel je ne vais pas spontanément. Encore un bel exemple de sérendipité au quotidien.

En cette période où les pensées peuvent peu à peu se tourner vers le voyage, c’est un très bon livre qui saura vous accompagner, je crois.

Il connaissait la valeur des histoires, il savait qu’elles pouvaient nourrir un affamé et soigner un malade

Le déclin de l’empire américain « Seuls sont les indomptés » de Edward ABBEY ; trad. de Laura Derajinski et Jacques MAILHOS

Les indomptés, ce sont les derniers cow-boys solitaires et sauvages comme l’est Jack BURNS dans l’Amérique des années 50. Celui -là  aime tellement la liberté qu’il veut forcer son meilleur ami, Paul, à sortir de prison avant qu’il n’ait purgé sa peine. Même si pour cela, il doit faire un passage par la case prison. Mais les Etats-Unis ont a changé et les individus insoumis ne sont plus les héros. Place aux rouages dociles d’une société réclamant son tribu de chair à canon pour la faire fonctionner. Ca, Paul l’a accepté  et même l’amitié qui le lie à Jack ne le fera pas changer d’avis. La guerre des mondes est déclarée lorsque le cow boy évadé de prison est pris en chasse par un shériff qui semble ému par Jack.

J’ai aimé ce livre pour la tragédie qu’il porte en lui, éclairée parfois par des individus qui pourraient faire que Jack continue à vivre sa vie idéale. Le récit est traversé par quelques chapitres qui semblent venus d’un autre livre et portent une intensité de plus en plus grande (un peu comme de la lave montant dans une cheminée de volcan). Ils concernent un chauffeur de camion rongé par des douleurs digestives. Sa solitude est aussi grande que celle de Jack, mais elle est désespérée et sordide. On se doute d’une l’influence qu’il aura sur le destin de Jack sans avoir de certitude, sinon qu’il représente la nouvelle Amérique.

Les amateurs de chevaux apprécieront la grande connaissance qu’a l’auteur des relations qui peuvent exister entre un cavalier et son cheval (amour un peu vache parfois).

Le style est très précis dans ses descriptions, de l’environnement notamment. C’est peut être le bémol pour ce livre, à certains moments, mais affaire de goût. Peut être parce qu’il a été écrit dans les années 50 (traduit ici pour la première fois). Par contre, les nombreux  dialogues rendent le récit très vivant, notamment les scènes dans la prison.

Un titre des très bonnes Editions Gallmeister,  tournées vers les grands espaces Au sujet de l’éditeur, la spéciale de « Mauvais Genre » du 4 juin  sur France Inter : « L’Amérique sort ses griffes »

Voir le descriptif de Seuls sont les indomptés et réserver sur notre catalogue.

Le Chant de la Tamassee Ron Rash Seuil 2016

Au printemps, Ruth, en vacances en famille dans les Appalaches, s’enfonce dans la rivière. Elle fait un pas de plus mais déjà la Tamassee l’a engloutie. Malgré les recherches périlleuses, il est impossible de retrouver le corps. C’est alors qu’un dilemme se pose : laisser le corps dans la rivière ou mettre en place un barrage temporaire. Les parents de Ruth se battent pour lui offrir une sépulture tandis que les militants pour la protection de l’environnement refusent qu’on enfreigne la loi téléchargementinterdisant tout aménagement de la rivière. Maggie, une enfant du pays, est chargée de faire un reportage photographique sur le sujet. Elle est accompagnée d’Allen, un journaliste. Pour chacun d’eux, ce voyage va faire resurgir des moments douloureux du passé. Arriveront-ils à laisser le passé derrière eux ? Comment le traitement de l’information par la presse va-t-il impacter l’opinion publique ?

Deuxième roman de l’auteur, ce livre a été traduit tardivement. Il fait partie du courant littéraire « nature writing », consacré aux grands espaces. La rivière est un des personnages centraux, celui vers lequel tous les regards convergent. Ce drame bouleverse la petite communauté environnante. Chacun est amené à se positionner et les hommes politiques sont sollicités. Cette histoire m’a paru étonnante et je me suis demandée si elle aurait pu avoir lieu ailleurs qu’aux Etats-Unis. Elle est d’ailleurs tirée d’un fait divers.On ne peut évidemment y rester insensible. Et finalement, le dilemme est plus complexe qu’il n’y parait. Mention spéciale aussi à la couverture.Un roman marquant.

 

Journal d’un vampire en pyjama Mathias Malzieu Albin Michel 2016

Un vampire en pyjama, voilà à quoi ressemble Mathias Malzieu, atteint d’une aplasie médullaire. Tout commence par une fatigue chez cet homme hyperactif, écrivain, chanteur, réalisateur. Puis, il y a les examens et la confirmation d’être atteint par cette maladie rare. C’est l’urgence. Il faudrait tout arrêter, aller à l’hôpital mais Mathias négocie. Il veut être présent pour la promotion et la sortie de son film. Dame Oclès, image de la mort, le poursuit dans ses nuits. téléchargementLui souffle le pire. Mais Mathias résiste, entre en chambre stérile, doit supporter son traitement. Le retour à la maison, auprès de sa compagne Rosy, est fêté à coups de bisous,de crêpes et de coca. Puis les nouvelles analyses et rapidement les questions : le traitement va-t-il suffire ? Faudra-t-il une greffe ? De ce journal de bord, tenu pendant sa maladie, on retiendra, outre l’évidente dureté du combat contre la maladie, la poésie et l’humour. L’auteur, soutenu par ses proches, joue avec les mots et les situations. Avec son attitude d’éternel adolescent, c’est un vrai pied de nez à Dame Oclès !

Erri de LUCA : « Le tort du soldat » et la raison de l’écrivain trad. par Danièle VALIN

Mon seul tord a été d’être battu.C’est la pure vérité.

tort

 

Le livre s’ouvre sur des réflexions du narrateur à propos des mots, des livres et les écrivains aimés dont Isaac BABEL.

De mon enfance il me reste le souvenir des livres mais pas d’un seul jouet. Il y en avait sûrement, ils se sont perdus…J’ai peu joué, je préférais lire. Dans les livres, il était impossible de  se sentir grand. Les histoires étaient immenses, en comparaison ma lecture était petite…Mais quelque chose grandissait en moi. Le médecin disait que s’était le foie, que l’on soignait alors avec du foie de morue. Moi j’avais l’impression que c’était au contraire ma capacité pulmonaire qui augmentait. La lecture de Stevenson m’a rempli d’air d’océan.

J’ai la manie de voir de l’écriture partout . Je reconnais des lettres de l’alphabet dans les racines des conifères qui dépassent du sol et ancrent l’arbre dans le poing de la terre.

Puis son récit intègre deux personnages dont une femme qui va prendre sa place en tant que narratrice.

Elle est la fille d’un ancien nazi qui lui révèle leur lien de paternité seulement au moment de  son adolescence après lui avoir fait croire qu’elle était sa petite fille pendant toute son enfance. Le même jour (celui où sa mère quitte la scène de son mariage), le nouveau père lui révèle l’autre information vitale sur son passé de soldat pendant la guerre.

Passer de vainqueur à vaincu, d’envahisseur à envahi, a été l’expérience de sa génération.

Au sujet de l’après guerre : voir en replay jusqu’au 15 mai Après Hitler pour les images inédites surtout.

Mais pour elle :  » Le tord du soldat est l’obéissance. Je crois qu’il m’a mal comprise pendant toute la vie qu’on a passée ensemble »

Le silence ET le secret tiennent une grande part dans ce livre sans un mot de trop :  silence sur les détails du travail de soldat allemand, le silence de ses parents au sujet de ses origines, celui qui fait que certains mots contiennent plus que ce qui est visible.  Le père se passionnera pour la Kaballe où selon certains se trouve le secret du peuple juif.

C’est donc un livre court mais très riche de réflexions sur le remord et le pouvoir des mots.

Résumé et lien pour réserver « Le tord du soldat » sur le catalogue de la Médiathèque 68. Il y en a beaucoup d’autres !

Voir des titres de Isaac BABEL sur Calice68, le portail des bibliothèques municipales 68  La cavalerie rouge; Récits d’Odessa

Oeuvres complètes

L’intérêt de l’enfant Ian McEwan Gallimard 2015

Le sujet du livre a suscité ma curiosité. Fiona May est juge des affaires familiales à Londres. Elle doit statuer sur un cas particulièrement douloureux. Adam, un jeune homme de 17 ans est atteint d’une leucémie. Pour le sauver, il lui faut absolument un traitement par transfusion sanguine. Or, lui et sa famille refusent en raison de leurs croyances religieuses. Fiona décide de se rendre à l’hôpital pour mieux comprendre le choix d’Adam. Elle se retrouve devant un garçon téléchargementparticulièrement brillant et sensible. Sur le plan personnel, elle-même  traverse une période difficile. Son mari lui a posé un ultimatum : soit elle se réinvestit dans leur vie de couple, soit il fréquente une autre femme. Quelles décisions Fiona prendra-t-elle pour l’avenir de son couple et celui d’Adam ?

Je n’ai pas « accroché » aux personnages du roman. Je m’attendais à plus d’émotions.Il est beaucoup question de droit et de jurisprudence. Il faut vraiment s’intéresser à cet aspect, certes bien documenté et illustré, mais un peu aride. D’autre part, l’image du (vieux) couple formé par Fiona et son mari est assez terne. Dommage car les thèmes abordés – le rapport entre morale, justice et religion – l’adolescence face à la maladie et à la mort – le devenir du couple – pouvaient prêter à une histoire plus passionnante…

Des nouvelles des hommes : Le paradis des animaux de David James POISSANT

 

Enfin, une occasion de parler d’un recueil de nouvelles. Format  pour voyageurs et autres lecteurs ne tenant pas en place.

C’est le genre de livre plein de personnages attachants qu’on a envie de retrouver tous les jours.

On veut savoir  si nos intuitions étaient les bonnes et comment leurs décisions ou leurs indécisions vont modifier leur vie.

Il y a partout des animaux qui partagent leur vie ou qui sont des personnages vitaux dont ils prennent soin également.

Le paradis des animaux n’est pas forcément celui des humains embourbés dans des couches d’ erreurs et de lâchetés. La vie que mènent les hommes et les femmes que l’on côtoie ici est souvent rude, leurs manières aussi qui vont parfois jusqu’à la violence quand la communication leur fait défaut et qu’ils ne savent plus comment exister. Ils sont souvent prisonniers d’une relation puissante qu’ils essaient de réparer en agissant. Parfois, ça fonctionne, la libération est au bout du voyage, mais parfois non, ils perdent tout. La mort ou la maladie fait également partie des choses de leur vie, qu’elle soit choisie ou pas.

Mais c’est dit avec tellement de simplicité lumineuse comme celle que dégage un amour adolescent avant sa rencontre avec la vraie vie.

Réservation  et résumé sur le portail Calice68 ici ; ou sur le catalogue de la Médiathèque départementale 68

 

CORBEAU = OISEAU DE BONHEUR : La Douleur porte un costume de plumes de Max PORTER ; Trad. de Charles RECOURSE

Un homme se retrouve seul avec ses enfants après la mort de sa femme. Un corbeau un peu grande gueule et pas gêné du tout va les aider à traverser leur deuil pour repartir de plus belle, armés de leur amour.

La Douleur porte un costume de plumes est un gros coup de coeur pouvant convenir aux amateurs de famille pas sage où règne le merveilleux de l’enfance.

porter

Même la couverture est belle !

Un oeil de jais brillant et gros comme mon visage, qui cillait lentement dans un orbite de cuir fripé, un renflement au milieu d’un testicule taille ballon de football.

Le récit de cette renaissance est fait par tous les personnages, y compris le corbeau qui y apporte souvent une touche d’humour vachard. Le tout est servi pas une langue que je trouve très belle et proche de la poésie dans son rythme, mais sans pleurnicherie.

Dernière phrase :

Et les garçons étaient derrière moi, une digue de rires et de cris qui s’accrochait à mes jambes, trébuchant et se rattrapait, sautait, virevoltait, chavirait, rugissait, brillait, et les garçons ont crié

JE T’AIME JE T’AIME JE T’AIME

et leurs voix était la vie et le chant de leur mère.

Inachevé, magnifique, l’univers.

Voir le résumé , réserver sur Calice le Portail des Bibliothèques du 68 : ICI

Un autre livre (très différent ) qui parle du deuil d’un père et de sa relation avec ses enfants dont il est séparé : Corps variables de Marcel THEROUX

Et aussi, sur le deuil : http://litterature.calice68.fr/deprimes-evitez-cette-rubrique/

Une belle critique sur Salon littéraire http://salon-litteraire.com/fr/la-selection/content/1939550-max-porter-la-douleur-porte-un-costume-de-plumes

B. Wolf-Kiené

 

 

 

 

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Pierre Bayard Les Editions de Minuit 2007

Ce livre m’a été recommandé par une collègue que je remercie. Il est totalement déculpabilisant ! Qui n’a pas conseillé ou donné son avis sur un livre alors qu’il ne l’a pas ouvert ? Souvent, nous sommes traversés par le sentiment d’imposture et de honte, téléchargement (1)surtout lorsqu’il s’agit de classiques. L’auteur prouve, citations d’auteurs célèbres à l’appui, qu’on peut parler de livres que l’on n’a pas lus sans gêne. Il suffit de les avoir parcourus ou d’avoir lu des avis. L’important est de pouvoir replacer le livre dans un ensemble. La lecture est tellement subjective que notre façon d’en parler le sera forcément aussi de toutes façons. Pierre Bayard, professeur de lettres, incite plutôt à la créativité : inventer, broder autour de ce que l’on imagine… Finalement, pour lui, c’est tout l’intérêt de la non-lecture. Provocateur ? Totalement… Mais si cela peut faciliter notre rapport à la lecture, pourquoi pas ?