coups de coeur / de griffe

Sur les Chemins noirs de Sylvain Tesson Gallimard

Je ne connaissais Sylvain Tesson que de nom, je n’avais jamais lu aucun de ses livres. Une lectrice passionnée m’a encouragée à entreprendre la lecture. J’ai donc commencé avec ce titre parmi les derniers parus. Sylvain Tesson l’a écrit après avoir passé une année « rude », comme il le dit lui-même. Il lui faut affronter le deuil de sa mère et c’est couché dans un lit d’hôpital, après une chute d’un toit, qu’il commence à espérer repartir. Pas totalement guéri, il entreprend, pour sa convalescence, de parcourir « les chemins noirs », ces passages secrets et routes buissonnières qui  permettent l’esquive du monde contemporain. Il choisit l’axe Provence-Bretagne, celui du rapport sur l’hyper-ruralité en France.  » Ce que nous autres, pauvres cloches romantiques, tenions pour une clef du paradis sur Terre – l’ensauvagement, la préservation, l’isolement – était considéré dans ces pages comme des catégories du sous-développement. » Ce récit de voyage est l’objet de réflexions sur l’environnement et  l’histoire de la ruralité. Du retour du loup dans le Mercantour aux champs de lavande, avec leurs « rangs alignés » à Valensole, le promeneur a de quoi nourrir ses pensées. Sylvain traverse ensuite des villages « destinés à perpétuer le souvenir muséal de la campagne », faisant partie de circuits touristiques où l’ennui est banni . Son quotidien alterne la marche avec les siestes près de lavoirs ou sous des tonnelles, les rencontres avec l’autochtone et les nuits à la belle étoile. Après avoir traversé le Rhône et pénétré en Auvergne, les villages se font moins peuplés, les magasins plus rares. L’hyper-ruralité a de multiples visages. Elle recule tandis que les nouvelles technologies progressent. Sylvain Tesson se rassure, oui, il y a encore des chemins noirs en France mais pour combien de temps ?

Un texte court, dans un style agréable malgré  un côté parfois emphatique.

ARBRES REMARQUABLES à propos de « Arbres en liberté » de Mario RIGONI-STERN ; trad. de Monique BACELLI

Les arbres ne finiront jamais de nous fasciner et d’engendrer des liens forts avec certains humains. Ces derniers, sans (h)être des illuminés,  n’ont pas attendu les découvertes scientifiques partagées récemment sur les modes  de communication entre les végétaux pour tisser des relations intimes avec les arbres. Mario Rigoni-Stern en fait partie et nous présente dans ce livre autobiographique, des individus particuliers, représentants d’une vingtaine d’espèces sauvages ou non, habitants de sa chère région autour d’Asiago, en Italie

Ecorce de chêne

Il s’agit de spécimens choisis par l’auteur et qui tous, ont eu une importance dans sa vie. Il nous fait partager leur histoire commune, comment ils se sont rencontrés, comment ils ont vécu ensemble, comment, parfois, ils ont disparu.

Chaque espèce est décrite comme dans tout guide naturaliste auquel le roman emprunte le petit format léger et vagabond : aspect extérieur, taille, couleur de l’écorce au fil des années, forme et coloris des feuilles, habitats. Leurs aides thérapeutiques et culinaires ne sont pas oubliés : l’auteur nous fait partager des recettes traditionnelles à base d’écorces, de feuilles, de fleurs.

Un vrai bain de jouvence que ce livre ! Et c’est comme si  Mario Rigoni Stern nous invitait dans sa famille puissante et secrète.

La vie secrète des arbres  de Peter Wohlleben. le livre qui a fait découvrir  au grand public les réseaux de communication existant entre les arbres.

Réserver ce livre sur le réseau des bibliothèques du Haut-Rhin

 

 

Deux sœurs de David Foenkinos Gallimard

Mathilde est brutalement quittée par Etienne. Ce dernier renoue avec la femme qui l’a laissé pour partir en Australie il y a 5 ans. Pour Mathilde, c’est peu dire que le ciel lui tombe sur la tête. C’est une professeur passionnée qui donne l’image d’une femme forte. Mais malgré ses efforts, elle vit une descente aux enfers et finit par craquer. Sa sœur aînée Agathe décide de l’héberger chez elle. Commence alors la deuxième partie de l’histoire, celle où Mathilde évolue au sein du foyer de sa sœur. Agathe possède une vie bien remplie et réussie : elle est conseillère financière, a un époux aimant et une petite fille. Mathilde lui sait gré de l’accueillir et essaie de l’aider. Mais, progressivement ses sentiments à l’égard d’Agathe évoluent…

Plus qu’un roman, je trouve à ce livre des airs de thriller psychologique. Le personnage de Mathilde soulève des sentiments contradictoires au fil du roman. L’auteur procède à un retournement de situation assez étonnant. Un roman qui fait froid dans le dos !

33 Tours de David CHARIANDY ; Trad. par Christine RAGUET

Scarborouh, dans la banlieue défavorisée de Toronto n’a rien a voir avec la ville du même nom, popularisée par Simon and Garfunkel dans Scarborough Fair   Ici, dans les années 80, (et de nos jours aussi), les habitants sont souvent des immigrés dont la vie s’apparente plus à de la survie  à base de petits boulots, de sacrifices pour que les enfants aient une vie meilleure, le tout teinté de racisme, de courage et de violence.  Michaël. nous y  fait partager son quotidien au plus près.

Tableau de Jean-Michel Basquiat « Sans titre(Boxer) », 1982 Collection particulière

Ici, on a pas affaire à une violence romanesque ou issue du cerveau d’un sadique comme dans un thriller. C’est celle où baignent les habitants de cette banlieue  qui semblent perpétuellement sur le qui -vive, affutés par la fatigue et qui est susceptible de s’enflammer si quelqu’un dérape du côté des jeunes ou de la police. Et à plusieurs reprises, c’est ce qui arrive, structurant le récit et laissant des cicatrices inguérissables chez certains.

Nous étions les enfants du personnel de service, sans avenir. Aucun de nous n’était ce que nos parents voulaient que nous soyons. Nous n’étions pas ce que tous les autres adultes voulaient que nous soyons. Nous étions des rien du tout, ou peut être, d’une certaine façon, une ville entière.

Mais, les oasis de repos et de tendresse EXISTENT :  auprès de Francis, son grand frère protecteur  qui semble perpétuellement en colère, auprès de sa mère les élevant seule, avec sa bande, dans des petits bouts de nature cachés, dans des lieux comme le Desirea’s où commencent  à bouillonner les mixes des premiers rappeurs. La bibliothèque est aussi un endroit de calme que fréquent Michaël et Aisha, son amie (la fille la plus intelligente du lycée). Bon, c’est souvent le cas dans les romans ou films américains soit dit en passant !

Toujours pour notre mère, il y avait une vie cachée à nous faire découvrir dans la Rouge. L’oiseau de proie qu’elle repéra, le lendemain du jour où elle et ses collègues avaient été licenciés sans préavis, une buse à épaulettes, était pure férocité et fierté…Elle nous montrait des saules pleureurs et des érables, ce grand-père des arbres avec son écorce à côtes de velours, libérant sa sève, une mer de délice collant pour les insectes.

Ici, la musique est clairement une opportunité si on à la chance d’être repéré par un producteur et certains rappeurs font de la magie des échantillons. On est 3 ans après la mort de Jean-Michel Basquiat, en 1988 et toute cette énergie commune est palpable dans le livre.

J’imaginais Francis assis avec un père, même si ce n’était pas son père à lui, en train d’écouter Nina SImone et peut être Otis Redding et Sam Cooke. J’imaginais aussi, au cours d’une autre visite, plus tard, quand l’humeur et la musique était bonnes, Francis en train de raconter quelque chose à son père qui n’était pas son père; lui, mon frère, déclarant qu’il comprenait la vieille musique, cet héritage d’amour, parce que justement il la ressentait.

Pas déçue d’être sortie de mes romans situés en pleine nature ! Très bon livre, très humain. A rapprocher de « La veuve Basquiat » de Jennifer CLEMENT pour l’époque et de « Just Kids » de Patti Smith.

D’autres avis à voir ici

Les Gratitudes Delphine de Vigan JC Lattès

C’est un livre à deux voix, deux personnes, Marie et Jérôme qui racontent la vie d’une troisième, Michka. Et pour cause, Michka a perdu l’usage des mots, elle souffre d’aphasie. « Tout s’échappe, tout s’enfuit ». Parfois, cela donne l’occasion à des expressions amusantes qui reviennent au fil du récit, comme le fameux « Pas si tant ».  Mais, c’est une véritable frustration pour la vieille dame. Affaiblie, Michka est placée en ehpad. Jérôme, orthophoniste, lui rend visite régulièrement pour faire des exercices. Il s’attache progressivement à sa patiente qui, perspicace, détecte rapidement une fêlure chez lui. Michka reçoit aussi la visite de Marie. Fillette, celle-ci se réfugiait chez Michka lorsque sa mère ne pouvait pas s’occuper d’elle. Sa voisine est devenue une mère de substitution.

L’auteur parle d’un sujet difficile, la perte d’autonomie et le départ de chez soi. Il faut s’habituer aux visites du personnel, à côtoyer d’autres résidents. Mais il y aussi beaucoup de douceurs et d’émotions dans les liens que Michka a noué avec Marie puis Jérôme. Ce sont pour elle des soutiens affectifs et une présence régulière. Marie fait montre de la même générosité que celle que Michka lui a prodiguée, petite. Ce n’est pas là une obligation, un rendu, mais bien ce qu’on appelle de la gratitude. Un merci qui va bien au-delà des conventions. Michka cherche, elle aussi, à exprimer sa reconnaissance à un couple qui l’a accueillie pendant la guerre.

Delphine de Vigan, après avoir décrit les liens d’amitié à l’adolescence et la parentalité dans « Les Loyautés »,  explore un autre univers, celui du troisième âge et un autre thème, la gratitude. En préambule, elle insiste sur la nécessité de dire les choses, avant de perdre les êtres proches. Un livre forcément touchant…

 

« Au loin » de Hernan DIAZ ; Traduction par Christine BARBASTE

LA CONQUETE DE L’EST

Karl BODMER Vue des montagnes rocheuses

Si pour vous, l’Amérique signifie Western, convois  de colons, grands espaces, nature indomptée, solitude et survie au milieu des hommes, ce livre vous marquera certainement par son parti pris original.

 

 

Entre ces deux pages, ce roman nous fait partager la vie de Hakan, jeune immigré lorsqu’il débarque de Suède pendant la conquête de l’Ouest. Il va entreprendre la traversée des Etats-Unis à la recherche de son frère dont il a été séparé.

Précédé par sa stature de géant, véritable mythe insensible à la douleur car maîtrisant la science médicale des indiens et ayant pratiquement perdu l’usage de la parole après avoir fui les hommes, il se fait tout de même conteur  de sa vie. Et des choses à raconter à ses compagnons d’aventure, il en a, lui qui a rencontré la plupart des espèces d’hommes peuplant ce continent : femme (je ne préciserai pas quel genre de pouvoir elle a sur lui ), bonimenteur, prédicateurs, savant, chercheurs d’or, indiens, soldats errants…bref, toute une galerie de portraits tout à fait crédibles. Tout comme le personnage principal dans « un jour sans fin » de Sebastian BARRY, au fil de son périple, ces personnes seront plus ou moins bien intentionnées ou bienveillantes mais, la plupart du temps n’auront qu’un seul but, faire leur trou à tout prix dans ce pays parfois totalement vide.

Les paysages sont grandioses et terribles, même pour cet homme redevenu sauvage qui s’affute et apprend au contact du froid, du soleil, des bêtes, de certains hommes. Ses connaissances  l’aideront à se  dissoudre dans les paysages pour fuir les récits terribles qui l’accompagnent depuis qu’il est intervenu pour régler un confit entre colons.

Rapprochement avec notre époque :  l’économie et de la finance à ses débuts,  la soif de réussite individuelle ainsi que la nécessité de l’ attention à la nature.

Un magnifique roman à proposer aux amateurs de western, de récits de survie…

Pour réserver dans le réseau des Bibliothèques du Haut-Rhin : c’est ici.

 

 

Le Matin est un tigre de Constance Joly Flammarion

Ce roman est le premier de l’auteur, professionnelle des lettres. Alma est confrontée à la maladie de sa fille, Billie, 14 ans. Les médecins ne savent pas ce qu’elle a mais, pour Alma, il s’agit d’un chardon, comme dans le livre de Boris La Matin est un tigre_Constance JolyVian. Elle en est sûre, c’est elle qui lui a transmis la maladie. Alma porte un valise, bien trop lourde, symbole du malaise qui s’est installé dans son couple et du poids des jours sans sa fille.  Elle ressent « le matin [comme] un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge ». Bouquiniste, elle se rêve une vie à la Chicago May, maîtresse de son destin. Il faut pourtant continuer sa route. Alors Alma s’évade  : « elle imagine la mer derrière les barres d’immeubles, elle voit les visages d’enfants dans ceux des adultes qu’elle croise, elle discerne des paysages dans le crépi des maisons, devine des silhouettes dans le carrelage de la salle de bains ». A quelques jours de l’opération de sa fille, elle est appelée pour évaluer un fonds . « Peut-être que la vie lui joue un drôle de tour. Peut-être est-elle une balle molle dans la gueule d’un tigre, qui s’amuse à la faire rebondir où bon lui semble. Mais à cet instant précis, Alma sait qu’elle se battra pour sortir de ses mâchoires ».

L’auteur a une belle plume, emplie de poésie qui rend accessible les sentiments de ses personnages.

« Eden springs » de Laura KASISCHKE ; Trad. de Céline LEROY

BIenvenue en enfer !

C’est un roman inspiré de faits réels, une tendance forte dans les romans actuels. A l’origine de ce fait divers du début du XXè siècle, la mort d’une adolescente, au sein de « La Maison de David », une secte autosuffisante, à visée agricole, commerciale et ludique (Disneyland s’en  est inspiré) où la communauté est composée essentiellement de jeunes gens. Benjamin Nutten, le gourou barbu et portant beau, élégant (il arbore souvent un canne) et propre sur lui, propose rien moins que la vie éternelle à ses colocataires non moins barbus et chevelus ( pour les hommes). Les femmes, elles, sont souvent vêtues de robes de soie blanche ainsi que reprendra l’esthétique floue de David Hamilton. Comme tout bon gourou qui se respecte, il a  le goût du pouvoir intellectuel et sexuel sur ces très jeunes filles en fleur. Soit dit en passant : les règles censées être appliquées aux membres de la communauté prônent l’abstinence.

La seule personne âgée présente pendant le récit est Cora, l’intellectuelle qui suscite la méfiance.

Cora rit d’elle-même, de cette pensée, mais cet éclat de rire sembla sec et lointain. Personne ne souhaitait vieillir. Personne ne souhaitait mourir. C’était la religion de Benjamin. Sa vision. Le corps juvénile, la joie de vivre avec. L’idée avait frappé Benjamin un jour, avait-il raconté, comme l’éclair alors qu’il n’était encore qu’un petit garçon : La mort n’existe pas, avait dit l’éclair.

Ce qui est intéressant, c’est que le mystère du pourquoi ?  reste complet. On a pas accès du tout au cerveau de Ben mais tout le roman repose sur des  témoignages avérés présents à chaque début de chapitre ainsi que sur le récit de la vie quotidienne de quelques membres féminins pour la plupart. Seuls quelques indices permettent de se faire son scénario mais sans certitude.

Ici encore,  comme dans les autres romans de L. Kasischke,  mais dans une formule renouvelée, les mondes se côtoient, l’onirique avec le réel, la mort et la vie. Comme dans la vraie vie et dans les autres romans de cette auteure, le danger niche au sein du  cercle des intimes. Un univers qui fait que j’aime cette auteure !

« Et c’est ainsi que le rêve commençait : – par un sentiment de plaisir, voir ces gens avec leurs longs cheveux, vêtus de  blanc, toujours polis et souriants.  Il regardait les jeunes filles dans leurs robes amidonnées, écoutait la musique, respirait la douce odeur des lilas et voyait le Roi Ben se promener parmi eux sous un ciel bleu éblouissant » Puis une impression bizarre le saisissait : Peut être que le ciel était un peu trop bleu. Peut-être que la musique jouée au kiosque était un peu  trop forte. Il y avait là quelque chose qui ressemblait à une dissonance, à un chant funèbre plutôt qu’à une polka…et c’est alors qu’il remarquait qu’une de ce filles, celles avec les nattes défaites d’un blond vénitien, les lèvres entrouvertes et les yeux bleus gris, le regardait de l’autre côté de la mare aux canards.

Je trouve que les fulgurances poétiques de Laura K. (elle écrit de la poésie aussi) sont particulièrement bien amenées cette fois ci. Elles contrastent  avec les bribes de réel que sont les témoignages cités avec entre les deux, le récit, le tout formant un tissu riche et chatoyant. Je l’aime aussi pour ça.

A propos de la ruche : Nous voyons  de logues alvéoles dégoulinantes tenant au plafond et aux murs et au sol par de la cire. Des arches et des piliers de miel, rougeoyants, malgré les ombres de l’obscurité. Rougeoyants. Bourdonnants. Dorés. Dangereux et sucrés. Et au centre, un caillot sombre qui s’élève et retombe et s’élève à nouveau. Un genre de cœur. Un genre de secret….

A noter l’intéressante postface de Lola Lafon.

On peut proposer ce roman à des lecteurs de policier même si l’enquête n’est pas du tout le principal.

Quelques références de romans inspirés de  personnes réelles  : (Edmonde (Charles-Roux) de Dominique de Saint-Pern, La Disparition de Joseph Mengele,de Olivier Guez ; Clara Dupont-Monot sur Aliénor d’Aquitaine),, La goûteuse d’Hitler de Rosella Postorino ;  Ton histoire, mon histoire de Conie Palmen  inspiré de la vie de Ted Hughes après le suicide de sa première femme, Sylvia Plath,  Après de Nikki Gemmel qui parle de sa vie après le décès de sa mère ; Lincoln au bardo de George Saunders sur Abraham Lincoln et son fils ; Gala-Dali : le roman d’un amour surréaliste de Carmen Domingo ; Un poisson sur la Lune de David Vann sur ses relations avec son père suicidaire.

La goûteuse d’Hitler de Rosella POSTORINO ; Trad. par Dominique VITTOZ

Je n’aurais pas pu lui avouer que je m’étais fiée à un lieutenant nazi …Je n’ai jamais rien dit et je ne dirai jamais rien. Tout ce que j’ai appris dans la vie, c’est à survivre.

Un extrait pour illustrer la dureté du personnage inspiré de celui de Margot Woelk, goûteuse d’Hitler (parmi d’autres) à partir de 1943. Son rôle, manger une partie des plats destinés au Führer terrorisé à l’idée qu’on attente à sa vie et lui éviter l’empoisonnement.

 

D’où son sentiment ambigu envers sa mission (et envers Hitler aussi) qui lui permet de survivre au moment où d’autres allemands n’ont plus rien à manger et en même temps peut causer sa mort. « Depuis des années, nous avions faim et peur.  »

Au confins de la Prusse orientale, dans la « Tanière du loup », au milieu de ses collègues et des personnes qui  travaillent pour Hitler,  elle  va apprendre à louvoyer, se méfier, lâcher prise, trouver des alliés tout en essayant de rester digne.

Wikipédia Façade de la tanière du loup « Wolffschanze »

Car la culpabilité est un poison lent, qui va envahir l’Allemagne en général et certains plus durablement et profondément que d’autres. Rosa (son prénom dans le roman) en fait partie. toute sa vie, l’amour et la culpabilité  seront mêlés. Elle gardera le silence sur sa mission jusqu’à ses 96 ans !

La carapace qu’elle s’est constituée et son attitude rationnelle face aux sentiments, peuvent ne pas plaire  (froideur apparente et écriture sans pathos) mais son cheminement est si précisément raconté et expliqué par l’auteur qu’il nous rend Rosa terriblement humaine, même si elle dit qu’elle a été nazi (au milieu de sa famille qui n’en comptait aucun).

La chute et la désillusion face à l’aveuglement du régime fait aussi partie de son évolution, et jamais elle n’est pas une croyante fanatique partageant l’idéologie morbide du nazisme, contrairement à une partie du personnel du Führer .

Et se pose à nous l’inévitable question : qu’aurions nous fait à sa place ? C’est pour moi le plus intéressant, l’arrière plan historique procurant une chambre d’échos terrible  à cette interrogation à propos des relations humaines.

Mon sentiment de culpabilité s’était étendu à Herta et Joseph parce que Herta et Joseph étaient présents, en chair et en os, alors que Gregor n’était qu’un nom, une pensée au réveil, une photo dans le cadre du miroir, des larmes qui jaillissaient la nuit sans prévenir, un sentiment de honte, de défaite de colère, Gregor n’était qu’une idée il n’était  plus mon mari.

 

T u sais, tu as été inaccessible, dit-il en souriant avec toute la douceur possible. C’est difficile de vivre avec une personne inaccessible

Beaucoup de critiques à voir sur le net, je voulais tout de même partager cette rapide chronique sur ce roman historique profond et marquant.

Vidéo de « La Griffe noire »

Sur Babelio

Sens critique

 

La pitié universelle n’existe pas, seule existe la compassion pour le destin d’un être humain.

Des livres de la rentrée de janvier…

Je n’ai pas lu Sérotonine qui a monopolisé l’attention des médias. En le parcourant, j’ai reconnu le style et le cynisme de l’auteur. Je le lirai plus tard, peut-être…

Je me suis penchée sur trois autres ouvrages :

La Plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg au Seuil.

Il s’agit d’un conte sur la shoah. On peut être étonné, de prime abord, de trouver du merveilleux dans une histoire tragique. Mais finalement, le pire côtoie souvent le meilleur dans les contes et dans la vie…

Il était une fois dans une forêt profonde, un bûcheron et sa femme qui souhaitaient ardemment un enfant. Mais leurs prières n’étaient pas exaucées. La femme regardait souvent les trains et leurs cargaisons passés, pas loin de la forêt. Un jour, un bras, à travers un wagon à bestiaux, se tend. Au bout de ce bras, la femme recueille un bébé.

Un petit ouvrage indispensable, d’un auteur habitué à écrire pour la jeunesse.

La Guerre des pauvres d’Eric Vuillard Actes sud

Le lauréat du prix Goncourt revient avec un court roman historique. Au début du 16ème siècle, la révolte gronde. L’apparition de l’imprimerie, les excès de l’Eglise et les injustices sociales poussent au changement et à la révolte. Thomas Müntzer prendra la tête de ce mouvement qui touchera notre région. La parution de ce texte a été avancée par l’auteur qui le jugeait « en résonance avec l’actualité ». Un récit de passionné érudit.

 

Né d'aucune femme_BouysseNé d’aucune femme Franck Bouysse La Manufacture des livres

Ce livre m’a été conseillé par plusieurs collègues. Je connaissais déjà l’auteur, dont j’ai lu les romans policiers. Ceux-ci s’inscrivent dans ce que l’on appelle le polar noir rural. Ici aussi, l’intrigue se déroule dans le monde rural. L’atmosphère est également très sombre.

Un curé reçoit en confession une femme qui lui demande de récupérer des carnets sur une morte. Dans ces feuillets, Rose y a consignée son histoire. A 14 ans, son père, décide, pour nourrir sa famille, de la vendre comme bonne à tout faire au maître des forges. « Je les maudissais de m’avoir fait naître, vu que tout ce qu’ils avaient à m’offrir, c’était d’être l’esclave de gens qui m’étaient rien et qui avaient tout l’air de vouloir m’en faire baver. » Le destin de Rose et de sa famille vient d’être scellé. C’est elle qui nous le raconte avec ses mots et son style, d’une voix envoûtante et forte. C’est une tragédie ancestrale qui nous plonge au cœur des ténèbres. Il n’y a plus ni lieu ni époque. Seuls restent la misère, le désespoir et l’horreur. Mais si, pour le père de Rose, « c’était sa vie, d’être à la surface de lui-même, de passer sur la terre en l’effleurant à peine », il n’en sera pas de même pour la jeune fille.

Une écriture qui ne se laisse pas oublier…