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Des jours sans fin de Sebastian BARRY ; Trad. de Laetitia DEVAUX

« Des jours avec faim  » aurait pu être un sous titre. Car il en est beaucoup question, de la faim : celle qui a poussé des paquets entiers de population à fuir l’Europe, traverser l’océan et plus encore pour avoir une chance de vivre ailleurs, celle qui tenaille le ventre des pionniers, des soldats… Et Thomas McNulty en sait quelque chose, lui qui l’a croisée dans tous les costumes qu’il a endossés au cours de sa nouvelle vie qu’il nous raconte ici.

« Je suis en train de vous raconter la fin de mon premier engagement dans le commerce de la guerre. Sans doute vers 1851. La fraicheur de l’enfance m’avait quitté, et je m’étais engagé au Missouri…La pire paie de toutes les pires paies en Amérique, c’était celle de l’armée. Et puis on vous donnait des choses tellement bizarres à manger que votre merde était une puanteur. Mais vous étiez contents d’avoir un boulot, parce qu’en Amérique, sans quelques dollars en poche, on crève de faim. Et j’en pouvais plus d’avoir faim.

Et quoi de meilleur dans ces conditions extrêmes qu’un ami pour la vie ? Il va le rencontrer dans la personne de John Cole, descendant d’indien et avec lequel il va bâtir une famille atypique composée de leur couple, d’une jeune indienne brillante et volontaire et un vieux poète noir en guise de grand-père. Cette structure constituera le point d’ancrage puissant et lumineux au milieu de toute la violence omniprésente. J’ai bien apprécié que la dimension homosexuelle des deux personnages, soit abordée de façon naturelle, comme faisant partie de leur vie privée se déroulant derrière un paravent bien que leur amour soit très fort. Le contraire du tape à l’œil.

John Cole avait que douze ans quand il est parti sur les routes. Dès que je l’ai vu, je me suis dit, un camarade. Et quel camarade. je trouvais ce garçon élégant, même avec son visage pincé par la faim…Notre rencontre s’est produite grâce au ciel qui s’est déchiré sous le poids du déluge. Loin de tout, dans les marais,, après cette bonne vieille Saint-Louis. A l’abri sous une haie, on s’attendrait plus à croiser un canard qu’un humain. le ciel se craquelle, je trouve un abri, et il est là…un ami pour la vie

Et il en faudra de l’amour et de la sagesse pour s’adapter pour survivre dans ces conditions. Bon, Thomas sait lire, ce qui n’est pas évident à l’époque. Les métamorphoses débutent avec le premier petit boulot, alors qu’ils étaient prêts à nettoyer les latrines de la ville, ils se retrouvent à faire danser des mineurs dans un saloon fraîchement ouvert. Thomas découvre le plaisir de porter des robes pour le spectacle. Ca le change de ses guenilles.

J’étais en tout et pour tout vêtu d’un vieux sac de blé attaché à la taille.. John Cole était mieux loti, avec un curieux costume noir qui devait avoir trois cent ans. Il était aéré à l’entrejambe… Alors, on entre, les yeux écarquillés. il y a là une ragée de vêtements comme un alignement de pendus. Des vêtements de femme. Des robes. On a regardé partout, je vous promets, il y avait rien d’autre.

La fréquentation des mineurs les révèlent en général moins terribles une fois qu’on les fréquente malgré leurs conditions de vie et leur solitude atroces. Eux aussi ont eu une vie avant celle là. Puis vient la période de l’engagement dans l’armée avec la chasse  aux indiens avec qui la lutte pour le territoire va être continuelle à coup de promesses non tenues, de vengeances au nom du groupe, des deux côtés, même si les indiens étaient considérés comme des saletés à nettoyer à tout prix pour faire place nette, quitte à mettre le feu à leurs campements et à perdre une part de son âme à chaque fois. Seul le caractère de certains gradés fera la différence à cette période dans la spirale où les milices agissant pour les colons joueront aussi un rôle dans le génocide.Thomas doutera souvent et réussira malgré tout à repérer ces nuances dans la violence générale.

Tout à coup, nous sommes pris d’une intense nervosité, on a presque senti nos os se crisper et se recroqueviller, notre cœur rester prisonnier de notre poitrine, alors qu’il avait envie de fuir… On était pas là, on était disloqués, on était devenus des fantômes.

Même si parfois une chasse au bison les rassemble, la mortelle mission reprend le dessus.

Les hommes étaient penchés vers le feu, ils discutaient avec la gaieté d’individus qui s’apprêtent à manger à leur faim au milieu de ces terres désertes, un curieux voile de givre et de vent glacial sur leur épaules… Les Shawnees ont chanté toute la nuit jusqu’à ce que le sergent Wellington rejette sa couverture et veuille les abattre d’un coup de fusil.

La guerre de Sécession fera ensuite partie de ce  tableau de genre autour de la guerre. Le fil conducteur restera la famille et le point d’honneur à éduquer Winona.

On s’est construit un petit royaume contre les ténèbres

Cerise sur la ration, j’aime beaucoup le style d’écriture, mélange de bon sens assez proche de l’oralité et traversé de notes pleines de poésie.

Pour repérer le livre dans Calice68, le catalogue des bibliothèques du Haut-Rhin, c’est

 

Rédemption de Vanessa Ronan Rivages 2017

Rédemption _Vanessa RonanAprès avoir purgé une peine de 10 ans de prison, Jasper revient dans son village texan. Il partage sa maison avec sa sœur Elisabeth et ses nièces, Katie et Joanne. Dès l’annonce de son retour, le pasteur prévient Lizzie du danger qu’elle et ses filles courent. On comprend que le crime qu’a commis Jasper est grave. Ce dernier semble avoir une personnalité complexe, oscillant entre une attitude affable et une agressivité refoulée. Mais si Jasper espère faire oublier ses méfaits passés, la communauté villageoise n’a aucune intention de lui pardonner. La tension monte inexorablement : quel crime Jasper a-t-il commis ? est-il un danger pour la société ? Arrivera-t-on à oublier ? Seule Joanne, 12 ans, réussit à créer un lien avec son oncle. A-t-elle raison de lui faire confiance ?

Avec ce premier roman, best-seller en Grande-Bretagne, l’auteur nous transporte dans le fin fond de l’Amérique. Ici, tout se sait et les familles se font justice elles-mêmes. Ce livre est profondément dérangeant, à plus d’un titre. Il y a d’abord le crime dont on accuse le personnage principal. Il faudra attendre plus de la moitié du livre pour le connaître. Il y aussi l’attitude des personnages. Chacun a une part d’ombre plus ou moins grande. Si Jasper a des remords, il ne regrette pas son crime. Et puis, bien sûr, l’interrogation, peut-on tout pardonner ?

Compte-rendu du comité adolescent du 2 juin 2017

 

12  documentalistes et bibliothécaires du Haut-Rhin ont débattu autour des livres proposés.

 

Le Merveilleux de Jean-François Chabas Les Grandes personnes 2014

Le personnage principal est un saphir.

En Inde, au XIXème siècle, un forgeron trouve une pierre bleue dans les montagnes indiennes du Cachemire. A l’issue d’un troc, le « Merveilleux » arrive dans les poches d’un marin anglais. Celui-ci le vend. Puis, à la suite d’un meurtre, c’est un policier qui récupère la pierre. Son fils la jette dans l’eau de la Tamise. Un brochet l’avale… Une jeune fille pauvre, May, le pêche et récupère le diamant.

 

Il s’agit d’un récit d’aventures. Son intérêt réside dans la profondeur et la psychologie des personnages. C’est une véritable plongée dans l’âme humaine. Ce récit philosophique interroge sur le sens de la vie.

Le personnage du marin est celui qui évolue le plus. Il a d’abord une vision propre au colonialisme, emprunte de racisme. Il se remet ensuite en question grâce à l’Indien qui l’accompagne.

Ce roman fait écho à l’album « Le vide » d’Anna Lleans

Sur le plan littéraire, les registres de langage sont variés. Il y a une multiplicité des formes. On passe du conte à l’échange épistolaire puis au roman policier.

Un passage a été particulièrement apprécié, celui de la consultation de l’enfant par un médecin. Il y est fait mention des « mystères de l’esprit ». Cet extrait est encore d’actualité à notre époque.

La fin signe une sorte de boucle, un passage de témoin entre le premier détenteur, un pauvre forgeron et le dernier détenteur, une jeune fille pauvre, elle aussi. Ce sont les gens les plus bas dans l’échelle sociale qui ont le plus de noblesse d’âme.

C’est un roman vraiment complet. Plaira-t-il aux adolescents ?

Il change des habitudes littéraires orientées vers le fantastique. Mais on peut le conseiller comme un coup de cœur aux ados dès la 5ème/4ème. En période de construction de soi, ce livre peut être utile. Il montre que tout le monde peut changer. Il présente une réflexion profonde sur le rôle de l’argent et interroge l’âme humaine. Jusqu’où l’homme est-il capable d’aller pour satisfaire sa cupidité ?

 

 

 

Little sister Benoit Séverac Syros 2016

La vie de Léna et de sa famille a complètement changé depuis quatre ans. Yvan, le frère de Léna est parti faire le djihad en Syrie. Il y a commis des exactions. La famille a dû déménager et essayer d’oublier. Mais, un jour, Yvan contacte Léna par l’intermédiaire de Théo, son ancien meilleur ami. Léna et Théo se rendent au rendez-vous, en Espagne. Sur le trajet, ils font la rencontre de Joan, un ancien résistant au franquisme.

 

La couverture n’est pas très parlante mais plaira certainement aux adolescents.

Le thème est particulièrement d’actualité. Il a été traité dans plusieurs livres dont une BD L’Appel de Laurent Galandon et Dominique Mermoux, Et mes yeux se sont fermés de Patrick Bard, Ma meilleure amie s’est fait embrigadée de Dounia Bouzard, le film le Ciel attendra…

Pour plusieurs, c’est une déception de lecture. Le sujet n’est pas assez approfondi. L’auteur a du talent pour l’action mais certains passages sont bâclés. Les références historiques au franquisme, à la guerre d’Algérie, entre autre, ne vont pas parler aux jeunes. Elles ne sont pas claires. D’autres pensent qu’au contraire, le livre va peut-être donner envie d’approfondir les informations.

La romance entre Théo et Léna pourra accrocher le lecteur… On cherche aussi à savoir pourquoi le frère de Léna l’a contactée. Le quotidien d’une ado est bien décrit. Il n’y a pas trop de géopolitique.

Néanmoins, le sauvetage, à la fin du livre, n’est pas très réaliste. Il y a un déséquilibre entre la gravité des faits et l’intervention du « commando des anciens ».

En général, dans les livres sur ce sujet, l’accent est mis sur le processus d’embrigadement. Là, l’auteur s’intéresse à l’entourage. On comprend cependant que le frère de Léna a un désir de rompre avec le capitalisme. Il est déçu par la société de consommation et a une volonté d’absolu.

On a l’impression d’un schéma manichéen avec comme unique choix le capitalisme ou Daesh.

C’est là qu’intervient l’importance de l’éducation.

Autres références évoquées :

Le Copain de la fille du tueur de Vincent Villeminot

A la place du cœur d’Arnaud Cathrine, livre exigeant.

 

Les Petits orages de Marie Chartres Ecole des loisirs 2016

L’auteur est belge.

Moses Laufer Victor Léonard, 16 ans, vit dans le Dakota du Sud. Il essaie de se remettre d’un accident qui l’a rendu boiteux. Moses fait la rencontre au lycée de Ratso, 18 ans, indien originaire du clan des Oglalas. Ils partent ensemble en voiture jusqu’à Pine Ridge, à la rencontre de la sœur de Ratso. C’est l’occasion de faire connaissance, chacun dévoilant le drame qui le ronge.

Il s’agit d’un road-trip. Ce voyage est initiatique, il aide à grandir. C’est aussi un travail de résilience. Il y a beaucoup de non-dits au départ, c’est pour cela qu’il est important d’aller jusqu’au bout du livre. Les deux protagonistes viennent de deux milieux sociaux opposés. C’est la rencontre de deux souffrances. Il y a Moses alias « Tige brisée » et Ratso qui culpabilise concernant la mort de sa sœur. En cassant les bouteilles, il cherche un moyen de transcender l’alcoolisme qui détruit sa tribu.

Le livre traite aussi de l’exclusion.

Les titres des chapitres commençant par « Je suis » sont particulièrement bien trouvés.

La mère de Moses cache sa douleur et cherche à se protéger et protéger son fils. Mais, au final, ce n’est pas une attitude constructive.

L’atmosphère est photographique. Il y a des fulgurances poétiques.

C’est aussi la rencontre de la psychanalyse et du chamanisme (cf danse du soleil). On est au-delà du rationalisme.

Ce livre s’adresse plutôt aux 3èmes/lycéens. Il peut aider un ado en souffrance.

 

Les Ombres de Kerohan de N.M. Zimmermann Ecole des loisirs 2016

Pendant la seconde moitié du XIXème siècle, Viola, 12 ans et son jeune frère Sébastian sont envoyés chez leur oncle après la mort de leur mère. Celui-ci habite un manoir à Kerohan, en Bretagne. Là-bas, les enfants sont accueillis par l’étrange Docteur Vesper. Leur tante et leur cousine Imérie, malades, restent dans leurs chambres. La nuit, il se passe des évènements effrayants. Viola aperçoit des ombres et Sébastian dialogue avec de petits êtres, les korrigans.

 

Ce livres d’adresse à un public plus jeune, à partir de 11 ans.

Le démarrage est un peu lent. On ne sait pas s’il s’agit d’un rêve, comme dans Alice au pays des merveilles.

C’est vraiment un roman d’atmosphère plutôt que d’action. Il se rapproche des romans gothiques anglais. Certains y ont vu un parallèle avec le film Les Autres avec Nicole Kidman ou Sixième sens avec Bruce Willis. On peut le rapprocher aussi du livre Le Passage du diable d’Anne Fine. Le roman est moins noir toutefois que les Contes d’Edgard Allan Poe.

L’angoisse est grandissante. Elle est augmentée par le folklore breton (korrigans, ankou…).

Deux interprétations sont possibles. On peut voir le roman sous l’angle fantastique ou sous l’angle psychologique. Le poids du deuil aurait-il affecté les deux enfants au point de modifier leurs perceptions ?

Viola a d’ailleurs la lourde charge de s’occuper de son petit frère. Celui-ci semble avoir des sensibilités avec l’au-delà. Quant à l’énigmatique Docteur Vesper, qui est-il réellement ? Un messager du diable ?

Il s’agit aussi d’une réflexion sur le deuil. Il faut savoir laisser partir les morts

N. M. Murail a mis une photo sur son site du manoir qui l’inspiré et qui existe réellement. La couverture fait penser au livre Le Manoir de Brissou-Pellen.

La fin laisse augurer une suite possible.

 

 

Aurélie