Archives de mots clés: Faim

La goûteuse d’Hitler de Rosella POSTORINO ; Trad. par Dominique VITTOZ

Je n’aurais pas pu lui avouer que je m’étais fiée à un lieutenant nazi …Je n’ai jamais rien dit et je ne dirai jamais rien. Tout ce que j’ai appris dans la vie, c’est à survivre.

Un extrait pour illustrer la dureté du personnage inspiré de celui de Margot Woelk, goûteuse d’Hitler (parmi d’autres) à partir de 1943. Son rôle, manger une partie des plats destinés au Führer terrorisé à l’idée qu’on attente à sa vie et lui éviter l’empoisonnement.

 

D’où son sentiment ambigu envers sa mission (et envers Hitler aussi) qui lui permet de survivre au moment où d’autres allemands n’ont plus rien à manger et en même temps peut causer sa mort. « Depuis des années, nous avions faim et peur.  »

Au confins de la Prusse orientale, dans la « Tanière du loup », au milieu de ses collègues et des personnes qui  travaillent pour Hitler,  elle  va apprendre à louvoyer, se méfier, lâcher prise, trouver des alliés tout en essayant de rester digne.

Wikipédia Façade de la tanière du loup « Wolffschanze »

Car la culpabilité est un poison lent, qui va envahir l’Allemagne en général et certains plus durablement et profondément que d’autres. Rosa (son prénom dans le roman) en fait partie. toute sa vie, l’amour et la culpabilité  seront mêlés. Elle gardera le silence sur sa mission jusqu’à ses 96 ans !

La carapace qu’elle s’est constituée et son attitude rationnelle face aux sentiments, peuvent ne pas plaire  (froideur apparente et écriture sans pathos) mais son cheminement est si précisément raconté et expliqué par l’auteur qu’il nous rend Rosa terriblement humaine, même si elle dit qu’elle a été nazi (au milieu de sa famille qui n’en comptait aucun).

La chute et la désillusion face à l’aveuglement du régime fait aussi partie de son évolution, et jamais elle n’est pas une croyante fanatique partageant l’idéologie morbide du nazisme, contrairement à une partie du personnel du Führer .

Et se pose à nous l’inévitable question : qu’aurions nous fait à sa place ? C’est pour moi le plus intéressant, l’arrière plan historique procurant une chambre d’échos terrible  à cette interrogation à propos des relations humaines.

Mon sentiment de culpabilité s’était étendu à Herta et Joseph parce que Herta et Joseph étaient présents, en chair et en os, alors que Gregor n’était qu’un nom, une pensée au réveil, une photo dans le cadre du miroir, des larmes qui jaillissaient la nuit sans prévenir, un sentiment de honte, de défaite de colère, Gregor n’était qu’une idée il n’était  plus mon mari.

 

T u sais, tu as été inaccessible, dit-il en souriant avec toute la douceur possible. C’est difficile de vivre avec une personne inaccessible

Beaucoup de critiques à voir sur le net, je voulais tout de même partager cette rapide chronique sur ce roman historique profond et marquant.

Vidéo de « La Griffe noire »

Sur Babelio

Sens critique

 

La pitié universelle n’existe pas, seule existe la compassion pour le destin d’un être humain.

Des jours sans fin de Sebastian BARRY ; Trad. de Laetitia DEVAUX

« Des jours avec faim  » aurait pu être un sous titre. Car il en est beaucoup question, de la faim : celle qui a poussé des paquets entiers de population à fuir l’Europe, traverser l’océan et plus encore pour avoir une chance de vivre ailleurs, celle qui tenaille le ventre des pionniers, des soldats… Et Thomas McNulty en sait quelque chose, lui qui l’a croisée dans tous les costumes qu’il a endossés au cours de sa nouvelle vie qu’il nous raconte ici.

« Je suis en train de vous raconter la fin de mon premier engagement dans le commerce de la guerre. Sans doute vers 1851. La fraicheur de l’enfance m’avait quitté, et je m’étais engagé au Missouri…La pire paie de toutes les pires paies en Amérique, c’était celle de l’armée. Et puis on vous donnait des choses tellement bizarres à manger que votre merde était une puanteur. Mais vous étiez contents d’avoir un boulot, parce qu’en Amérique, sans quelques dollars en poche, on crève de faim. Et j’en pouvais plus d’avoir faim.

Et quoi de meilleur dans ces conditions extrêmes qu’un ami pour la vie ? Il va le rencontrer dans la personne de John Cole, descendant d’indien et avec lequel il va bâtir une famille atypique composée de leur couple, d’une jeune indienne brillante et volontaire et un vieux poète noir en guise de grand-père. Cette structure constituera le point d’ancrage puissant et lumineux au milieu de toute la violence omniprésente. J’ai bien apprécié que la dimension homosexuelle des deux personnages, soit abordée de façon naturelle, comme faisant partie de leur vie privée se déroulant derrière un paravent bien que leur amour soit très fort. Le contraire du tape à l’œil.

John Cole avait que douze ans quand il est parti sur les routes. Dès que je l’ai vu, je me suis dit, un camarade. Et quel camarade. je trouvais ce garçon élégant, même avec son visage pincé par la faim…Notre rencontre s’est produite grâce au ciel qui s’est déchiré sous le poids du déluge. Loin de tout, dans les marais,, après cette bonne vieille Saint-Louis. A l’abri sous une haie, on s’attendrait plus à croiser un canard qu’un humain. le ciel se craquelle, je trouve un abri, et il est là…un ami pour la vie

Et il en faudra de l’amour et de la sagesse pour s’adapter pour survivre dans ces conditions. Bon, Thomas sait lire, ce qui n’est pas évident à l’époque. Les métamorphoses débutent avec le premier petit boulot, alors qu’ils étaient prêts à nettoyer les latrines de la ville, ils se retrouvent à faire danser des mineurs dans un saloon fraîchement ouvert. Thomas découvre le plaisir de porter des robes pour le spectacle. Ca le change de ses guenilles.

J’étais en tout et pour tout vêtu d’un vieux sac de blé attaché à la taille.. John Cole était mieux loti, avec un curieux costume noir qui devait avoir trois cent ans. Il était aéré à l’entrejambe… Alors, on entre, les yeux écarquillés. il y a là une ragée de vêtements comme un alignement de pendus. Des vêtements de femme. Des robes. On a regardé partout, je vous promets, il y avait rien d’autre.

La fréquentation des mineurs les révèlent en général moins terribles une fois qu’on les fréquente malgré leurs conditions de vie et leur solitude atroces. Eux aussi ont eu une vie avant celle là. Puis vient la période de l’engagement dans l’armée avec la chasse  aux indiens avec qui la lutte pour le territoire va être continuelle à coup de promesses non tenues, de vengeances au nom du groupe, des deux côtés, même si les indiens étaient considérés comme des saletés à nettoyer à tout prix pour faire place nette, quitte à mettre le feu à leurs campements et à perdre une part de son âme à chaque fois. Seul le caractère de certains gradés fera la différence à cette période dans la spirale où les milices agissant pour les colons joueront aussi un rôle dans le génocide.Thomas doutera souvent et réussira malgré tout à repérer ces nuances dans la violence générale.

Tout à coup, nous sommes pris d’une intense nervosité, on a presque senti nos os se crisper et se recroqueviller, notre cœur rester prisonnier de notre poitrine, alors qu’il avait envie de fuir… On était pas là, on était disloqués, on était devenus des fantômes.

Même si parfois une chasse au bison les rassemble, la mortelle mission reprend le dessus.

Les hommes étaient penchés vers le feu, ils discutaient avec la gaieté d’individus qui s’apprêtent à manger à leur faim au milieu de ces terres désertes, un curieux voile de givre et de vent glacial sur leur épaules… Les Shawnees ont chanté toute la nuit jusqu’à ce que le sergent Wellington rejette sa couverture et veuille les abattre d’un coup de fusil.

La guerre de Sécession fera ensuite partie de ce  tableau de genre autour de la guerre. Le fil conducteur restera la famille et le point d’honneur à éduquer Winona.

On s’est construit un petit royaume contre les ténèbres

Cerise sur la ration, j’aime beaucoup le style d’écriture, mélange de bon sens assez proche de l’oralité et traversé de notes pleines de poésie.

Pour repérer le livre dans Calice68, le catalogue des bibliothèques du Haut-Rhin, c’est