Archive mensuelles: novembre 2016

L’arbre et le fruit de Jean François CHABAS

L’autre jour, j’ai interrogé une  jeune fille, élève de première, sur son trajet vers le lycée, alors qu’elle venait de sortir un livre de son sac (je préfère intervenir à ce moment là, avant la plongée dans la lecture ;-)) !

Le choix du titre, elle ne l’avait pas eu, car elle lisait dans le cadre de son cours, engagée dans un projet aboutissant par des rencontres avec des auteurs (chouette! ) . Comme les collèges qui participent au comité ado  ou au salon du livre, par exemple . Mais ça lui plaisait, surtout le côté « en lien avec la réalité » du livre, même si, dans ce cas, c’est sombre puisqu’il s’agit d’une femme battue. En dehors de ça, elle n’a pas pu me dire grand chose parce qu’elle venait de le commencer. Par contre, elle en avait lu un autre juste avant, dans la même veine qui parle d’embrigadement des jeunes par DAESH et qui lui avait plu à cause de cet aspect actuel :  « Et mes yeux se sont fermés » de Patrick BARD.

Et quand je lui ai demandé si elle était une grande lectrice, elle m’a dit que c’était tout récent, qu’elle y était arrivée grâce à une amie qui puise ses idées de lecture dans des blogs !  Un moment très agréable, peut être encore plus quand on a l’impression d’assister à cette petite révolution individuelle !

Pour réserver « l’Arbre et le fruit », c’est ici 

 

 

Le Journal d’Aurore 1 . Jamais contente…toujours fâchée de Marie Desplechin et Agnès Maupré rue de Sèvres 2016

J’avais déjà lu le Journal d’Aurore. Je souhaitais me faire un avis de l’adaptation en bande-dessinée. Je l’ai lu d’une traite. Aurore est en 3ème. Elle est la cadette d’une famille de trois filles. Coincée entre une aînée au physique avantageux et une benjamine brillante, Aurore se sent le vilain petit canard. Il faut dire que ses résultats scolaires ne sont pas terribles. Le sort s’acharne puisque aucun de ses camarades ne trouve grâce à ses yeux à part sa copine Lola. Pire : elle ne ressent rien pour le garçon avec qui elle sort. Aurait-elle été victime d’un traumatisme dans son enfance ? Ses parents décident de l’envoyer vivre quelques temps chez sa mamie.

Le journal-d'Aurore de Marie Desplechin et Agnès Maupré

Une comédie sympathique sur la vie d’une collégienne : amies, amours, relations inter-générationnelles… Aurore est aussi énervante que touchante. Elle donne envie aux adultes de retourner en enfance et d’envoyer valser leurs soucis. Quant aux ados, nul doute qu’ils s’y retrouveront…

La bande-dessinée ajoute une dose d’humour à un roman qui n’en manquait pas ! J’ai apprécié les couleurs omniprésentes qui donnent une tonalité dynamique à l’ensemble.Pour moi, l’adaptation est réussie. ***

Histoires de Marie-Hélène Lafon Buchet Chastel 2016

Ce recueil rassemble les nouvelles écrites par Marie-Hélène Lafon. Il a été couronné du Prix Goncourt de la nouvelle 2016. Les histoires se déroulent en Auvergne, pays natal de l’auteur.   histoires_marie-helene-lafon

Ces nouvelles reviennent sur les événements qui rythment la vie à la campagne : les rencontres, les fêtes de famille, les enterrements… Marie-Hélène Lafon restitue l’ambiance de son enfance. C’est une société fermée qui cache plus qu’elle n’intègre les différences. Ainsi en est-il d’Alphonse, simplet ou de cette famille de boulanger qui peine à s’insérer. Il y est aussi question de la solitude qui ronge et de  la vieillesse qui isole. La télévision commence à imposer sa présence. C’est la grande époque des speakerines et des retransmissions du Tour de France. L’école sert de moule pour instruire la jeunesse. C’est là que se forme les espoirs d’ailleurs. Ces nouvelles, bien qu’ancrées dans un terroir et une époque, ont une portée plus large, celle des territoires rudes qui forment des caractères à leur image.

A la fin du recueil, Marie-Hélène Lafon raconte un peu de son parcours d’écrivain. Comment ses textes deviennent des romans ou des nouvelles, sans qu’elle ne le sache au départ…

J’ai toujours ton coeur avec moi de Soffia BJARNADOTTIR : ne plus perdre le nord

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Les auteurs venus du nord ne se limitent pas au genre policier et les éditeurs se tournent vers ce vivier prêt à être traduit ! Zulma et ses couvertures reconnaissables proches du design nordique l’a fait, justement.

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Bienvenue dans la vraie vie, et les relations humaines partagées par la plupart des personnes. En l’occurrence, il s’agit de celles qui étaient censées unir Hildur à Siggy, dans le rôle de la mère excentrique toujours absente et actrice de ses fausses mises en scènes macabres .

Un petit exemple de scénario maternel :

Quand je suis revenu de l’école, elle était allongée tout habillée dans la baignoire, une Winston light aux lèvres. Johnny Cash hoquetait sur la platine. Ce genre de comédie ne me perturbait pas. Au fil du temps les mises en scène théâtrales de ma mère avait fini par m’ôter toute réaction. J’avais appris depuis l’enfance à ne plus trop ressentir.

Après la mort définitive de sa mère, elle s’aperçoit, justement, qu’elle ressent des choses et c’est toutes ces impressions venues de l’au delà que l’auteur va décrire avec minutie sans avoir peur du grotesque et du fantastique. Le récit sera illuminé parfois de douceur bienveillante au milieu de l’opération de reconstruction à base de souvenirs revisités.

Je la vénère et je la crains comme Shiva qui façonne et défait toute chose.

Hildur va réussir à survivre à Siggy malgré tout et emménage dans la petite maison jaune sur l’île de Flatey, la seule ayant été habitée par sa mère et qu’elle lui a léguée.

Les termites,les lombrics, les araignées, les sauterelles, les phoques et les cerfs. Ils rampent et vagabondent avec moi à travers le monde et se font des messes basses à propos de ce fragile retour à la vie. Ensemble, nous avons soif de vie.

Donc, un très beau petit roman intense qui remue et soulage à la fois. A réserver ici 

 

Les Règles d’usage de Joyce Maynard Philippe Rey 2016

Wendy, 13 ans, vit à New-York avec sa mère Janet, son beau-père Josh et Louïe son demi-frère de 4 ans. Lorsque sa mère part au travail, ce 11 septembre 2001, Wendy n’imagine pas que sa vie va basculer. Les heures passent sans que Janet ne donne signe de vie. Comment survivre à sa disparition ? Pour l’entourage de Janet, c’est une lutte de chaque instant : il faut trouver la force d’avancer malgré tout . « Ce qui paraissait le plus dingue [pour Wendy], c’étaient tous ces comportements ordinaires, en apparence normaux […] Se comporter, dans le monde extérieur en tout cas, comme si rien n’avait changé, alors que la vérité, c’était que plus rien n’était pareil – comme si tout le monde était complice de cette vaste mascarade ». Lors de la fête d’Halloween, Garrett, le père biologique de Wendy débarque à la maison. Il la connait à peine mais propose de l’emmener en Californie faire une pause. Pour Wendy, ce ne peut pas être pire que ce qu’elle vit. Elle accepte.joyce-mainard_-les-regles-dusage

Joyce Maynard décrit le processus de deuil qui frappe cette famille. Les souvenirs, bons et mauvais, affluent. Les disputes et les mots durs qu’on voudrait effacer et surtout, les moments de joie qui ne reviendront plus. Le voyage de Wendy prend alors la forme d’une quête initiatique. Elle fait la rencontre de personnages tourmentés qui l’aident à surmonter son deuil et à définir ses priorités. Elle puise dans la lecture et la musique des sources de réconfort. Enfin, elle (re) découvre un père avec qui elle a des comptes à régler.

C’est aussi un tableau de l’Amérique : celle du New-York post-11 septembre et celle de la Californie, des petits boulots, de la solitude et de la précarité parfois mais également celle des grands espaces et de l’aventure.

Un livre touchant et sensible sur un thème universel.

 

BUDAPEST 1956, La révolution vue par les écrivains hongrois ; Antologie par Guillaume Métayer

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Le 23 octobre est la date de la Fête nationale en Hongrie en souvenir de l’insurrection populaire et antitotalitaire débutée le 23 octobre 1956 à Budapest et achevée le 10 novembre de la même année.

Les chars russes sont intervenus  » le maintien de l’ordre »  une première fois le 24 octobre et les jours suivants. Ils reviendront le 4 novembre  écraser la révolte surtout après que le nouveau gouvernement se soit officiellement affranchi de Moscou .

Milan KUNDERA nous avait déjà plongés dans cette période historique avec « L’Insoutenable légèreté de l’être », même si son thème principal était l’amour.

Là, il s’agit  d’une anthologie ( recueil de textes de différents auteurs sur un même thème), et les 17 textes sélectionnés sont très variés. Du coup, il y en a toujours qui plaisent. Parmi les auteurs, certains sont connus, d’autres moins.

Les récits et poèmes regroupés ici sont souvent assez courts permettent d’approcher une littérature pas très médiatisée. La plupart n’avaient pas été traduits en français et ont été écrits à partir des années 50 ou quelques années plus tard, d’où un style parfois daté mais qui ajoute au côté « témoignage ».

Les thématiques développées sont celles propres à ces périodes particulières où un système politique est balayé par une nouvelle organisation politique. Peur, trahison,  courage, exaltation, morale, compassion, solidarité : toute une palette de sentiments et leur contraire coexistent et on peut passer très rapidement d’un extrême à l’autre. La pauvreté et la dureté du régime communiste font évidemment partie du tableau.

Ce qui est troublant, c’est ce mélange réalité / fiction, propre à ce genre de fiction s’inspirant de la réalité historique et aboutissant à des « témoignages » tellement opposés alors qu’ils se nourrissent d’événements soit disant partagés. Le doute est présent aussi chez la plupart des personnages et c’est là que la littérature nous montre son pouvoir d’exploration d’un réel toujours vivant à travers les subjectivités.

Mon texte préféré et le plus déchirant  : « Prière » d’Istvan ORKENY où des parents, mis en présence d’un cadavre qu’ils doivent reconnaître, se persuadent que ce n’est pas leur fils et qu’il vit heureux aux Etats-Unis.

« Voeux d’octobre  » de Istvan AGH, nous entraîne à la suite d’un jeune étudiant désorienté dans un lycée où il se retrouve au milieu d’élèves laissés à eux mêmes.

« Mystères de novembre » de Laszlo LADANYI relate l’indifférence incompréhensible des pays habituellement alliés à la Hongrie.

Dans  » L’heure des comptes » de Tibor DERY, un vieux professeur traverse le pays avant de se laisser mourir aux portes de l’Autriche.

Dans « L’histoire d ‘une villa  » de Tamas ACSEL, le personnage principal est une belle villa qui va changer de propriétaires une bonne dizaine de fois au gré des changements et des arrangements politiques.

« Une phrase sur la tyrannie », poème de Gyula ILLYES écrit en 1950,  débusque la tyrannie partout , même où on l’attendrait le moins.

C’est donc un très bon aperçu assez facile d’accès pour les lecteurs s’intéressant à cette période et à ce pays proche et lointain à la fois.