Archive annuelles: 2019

« La parole du désert » de Göran TUNSTROM ; traduit par Pascale BALCON

Cette rentrée littéraire a remis le personnage de Jésus au premier plan avec « Soif » le roman d’Amélie Nothomb. Le voilà déjà merveilleusement humain dans le roman édité  en 1991 où on suit son parcours parallèle à celui de Saint Jean Baptiste puis le rejoignant. Deux approches différentes pour deux  prophètes  : un Jésus plus doux essayant de trouver un chemin entre violence et soumission aux romains et un Jean plus sombre et rebelle.

Je voyais déjà ce qu’il y avait de commun entre nous : nos naissances avaient suscité un même émoi. Mais celle de Jean était le don de grâce accordé à deux vieillards…

Entre nous se dressait le Temps.Grand, sombre et froid, il nous séparait. Il brisait les branches des cerisiers, piétinait les coquelicots et les renoncules, il écrasait de ses souliers  les vers de terre qu’il coupait en deux.

Göran TUNSTROM, la semaine dernière, je ne le connaissais pas encore et je l’ai découvert à l’occasion d’une opération de désherbage. Plusieurs titres chez Actes Sud présagent en général d’une qualité littéraire remarquable !

Je n’ai pas choisi « l’Oratorio de Noël » qui a fait connaître à un plus grand public  cet auteur suédois de poésie, romans, pièces radiophoniques, mais celui-ci.

Göran T est comparé à Gabriel Garcia Marquez à cause de son usage de la réalité fantastique qui fait mouche avec ce mélange de dialogues très humains qui sortent de la bouche de Jésus, incarnation mystérieuse et parfaite de cette ambiguïté : personne réelle ou personnage imaginaire ? C’est cet aspect qui m’a plu ici souvenirs  de lointains récits bibliques avec ce style grave des évangiles qui se concluent par des sentences qui vous mettent le cerveau à l’envers.   Mais les lecteurs allergiques à la Bible risquent de fuir, dommage pour eux car seront passés à côté d’un roman profond et nous sensibilisant à la beauté concrète de la nature et des liens ente les humains.

Le mot de la fin du roman « Je vous le dis, il n’y a pas assez d’amour »

Dans cette  thématique « Jésus » , vous trouverez (entre autres) :

  • Le trône maudit : roman de José-Luis Coral LAFUENTE  : en 4 avant J.-C. après la mort du tyran Hérode  ses fils se disputent le pouvoir, mais une troisième personne aux mystérieux projets intervient. L’arrivée de Jésus de Nazareth remet en cause le pouvoir de l’empereur Caligula. Les Romains et les prêtres juifs veulent se débarrasser de ce rebelle.
  • Jésus dit Barabbas de Gérald MESSADIE
  • Au chapitre Humour, Evangelia » de David TOSCANA où il est question d’erreur sur la personne. L’ange Gabriel s’est trompé et Emmanuelle doit se battre pour trouver sa place de messie dans une société misogyne, contre un père  énervé et un frère qui veut lui piquer sa place.(eh oui, Jésus et surtout les pratiques religieuses, prétextes à l’humour, les Monty Python se posaient déjà là pour en témoigner dans « La vie de Brian » ) ;
  • Sous Tibère de Nick TOSCHES  Une arnaque au Messie sous le règne de Tibère. Un architecte fait passer un vagabond juif pour le messie.

 

  • Mais aussi  : L’affaire Jésus de Andréas ESCHBACH (science fiction)
  • Marie  est une mère révoltée contre ceux qui ont menés son fils à la croix dans « Le testament de Marie » le roman de Colm TOIBIN


Par ici Les titres disponibles
 de Göran Tunström dans les bibliothèques du Haut-Rhin

Nouveautés et rentrée littéraire

J’attends la rentrée littéraire avec autant d’impatience que de … crainte. Eh oui ! En quelques semaines, il va falloir choisir les romans qui nous paraissent les plus intéressants mais aussi ceux susceptibles de remporter un prix. Et ce ne sont pas toujours les mêmes ! Nous devons clôturer nos commandes fin octobre, juste avant les verdicts des différents jurys. Alors vite, vite !

Mes coups de cœur 😛 et de griffes 😡 :

Une Bête au paradis de Cécile Coulon L’iconoclaste  😛

Un roman rural noir qui peut séduire les amateurs de terroir et de littérature. Blanche est issue d’une lignée d’agriculteurs attachés à leurs terres. Après l’accident qui coûta la vie à ses parents, elle grandit avec son frère sous l’aile d’Émilienne, la grand-mère et de Louis, l’employé de ferme. Pour Blanche, la ferme du Paradis est un monde à lui seul et la satisfait pleinement. Mais, suffira-t-il à Alexandre, son amoureux ?

J’ai aimé l’histoire de ces femmes fortes et intransigeantes qui s’épanouissent au contact de la terre et de la nature. Ces destins en rappellent d’autres dans les campagnes. Et puis, il y a aussi l’ombre du malheur qui plane sur chacun des personnages, celle de la perte des parents, la peur de la solitude et de l’isolement. La tension s’accroît au fil du roman et laisse augurer un mauvais présage.

Un roman facile à lire et addictif qui rappelle que la bestialité de l’homme n’a pas disparu.

La Soif  d’Amélie Nothomb Albin Michel  😐

Il faut reconnaître à Amélie Nothomb du talent et de l’originalité. Son écriture est alerte. Quant aux histoires, elles plaisent ou déplaisent, c’est selon. Alors quand l’auteur est sur la liste du Goncourt et que les critiques annoncent un bon cru…

Amélie nous raconte sa version de la crucifixion de Jésus avec panache et humour. Au procès de Jésus, les miraculés viennent se plaindre. L’aveugle aurait souhaité le rester : avoir retrouvé la vue lui montre le côté détestable de la vie. Le paralytique se plaint également. Jésus pense à Marie-Madeleine et à la vie de famille qu’il aurait pu avoir. Heureusement, il a une propension à sortir de son enveloppe charnelle, ce qui va lui être bien utile…

Bref, difficile d’accrocher à une histoire connue, interprétée, réécrite, malmenée ou parfois transcendée… Je n’ai pas accroché à cette énième version que j’ai trouvé fade. Un livre entamé puis abandonné, repris et lu en diagonal pour finir…

La Terre invisible d’Hubert Mingarelli Buchet-Chastel  😐 

Grosse déception !

Une photographe assiste à la libération des camps, prend des photos et fait chaque nuit des cauchemars. Il part avec une jeune recrue photographier les habitants. Les deux hommes semblent chercher des réponses à l’indicible, certes, mais aussi à des questions plus intimes. Et là, le mystère s’épaissit et ne se résoudra jamais.

Pour moi, il manque quelque chose à ce roman dont le sujet était porteur.

Le Bal des folles de Victoria Mas Albin Michel  😐

Là encore un thème porteur ! Il s’agit de la question de l’enfermement des femmes à la fin du XIXème siècle et des prémisses de la psychiatrie sous la houlette du docteur Charcot. Les internées de La Salpêtrière se préparent au bal annuel de la mi-carême. Parmi les malades, il y a des femmes souffrant de diverses maladies (épilepsie, hystérie…), des victimes d’agression mais aussi des femmes exclues de la société pour préserver la notoriété de leur famille. Moyen facile pour les hommes de se débarrasser d’une épouse ou d’une fille gênante… C’est le cas d’Eugénie qui dialogue avec les morts. Il y a aussi, fait plus rare, les recluses volontaires comme Thérèse, ancienne prostituée.Ces femmes  vivent en communauté dans des conditions difficiles. Elles sont considérées plutôt comme des bêtes de foire que des patientes. Geneviève, infirmière pourtant endurcie, en prend peu à peu conscience.

Le roman fait se croiser des thématiques différentes (le développement du spiritisme et la maladie mentale). Ces deux sujets intéressants auraient mérité un développement peut-être séparé, en tous cas, plus conséquent. Ils ne sont abordés que superficiellement. Dommage ! Une auteur à suivre néanmoins.

 

 

 

 

 

 

 

« La papeterie Tsubaki » de Ito OGAWA ; traduit par Myriam DARTOIS-AKO chez Philippe PIQUIER

Un roman réconfortant et plein de délicatesse, sans être mièvre, dans la même veine que « Le restaurant de l’amour retrouvé », un des précédents romans de Ito OGAWA.

Hatoko a vingt-cinq ans et la voici de retour à Kamakura, dans la petite papeterie que lui a léguée sa grand-mère. Celle-ci l’a formée à la calligraphie avec la rigueur à la hauteur de l’amour qu’elle n’ a jamais exprimé. La jeune fille pleine d’énergie, va donc reprendre le flambeau en devenant  écrivain public. La papeterie devient peu à peu un lieu où se délient les rancoeurs et où se réconcilient les humains avec les autres et avec eux-mêmes.

Tout l’univers des lettres nous est dévoilé au carrefour de la calligraphie et de l’humain et les rites qui gravitent autour.

Parmi les lettres qui nous sont envoyées, les plus nombreuses sont, de loin, les lettres d’amour. Certaines personnes nous envoient  chaque année toute les lettre et cartes postales reçues au cours des douze derniers mois, y compris les cartes de voeux. La participation aux frais, sous la forme d’une offrande aux divinités, est laissée au bon vouloir de chacun : il suffit de glisser dans l’enveloppe le montant choisi en timbres…Nous rendons grâce aux lettres  et les réduisons en cendres à la place de leur destinataire. C’est la plus importante cérémonie de l’année, célébrée par la famille Amemya génération après génération.

Nécessité d’écrire

J’ai senti quelque chose bruire en moi, s’agiter. Au début, je pesais que c’était peut être une envie d’aller aux toilettes. Mais non, le remue ménage n’était pas dans mon ventre, mais était dans mon coeur. On aurait dit une pousse tendre perçant l’enveloppe d’une petite graine, forçant les parois de mon intimité. J’avais envie d’écrire.

Hatoko déploie des trésors d’attention à la vie de chacun et de finesse psychologique. L’écriture avance à pas hésitant parfois, par petites touches semblable à un pinceau sur une feuille. Elle parvient à nous faire partager l’évolution de la psyché des personnages en générant des images, peut être celles de Jiro TANIGUSHI.

-Tout à l’heure, je vous ai vu prendre QP sur votre dos. Cela m’est soudain revenu. Il m’écoutait en silence. – C’est ma grand-mère qui m’a élevée. Elle était très stricte. Je n’ai presque pas de souvenirs d’elle. Mais tout à l’heure…A ma grande surprise, je pleurais. J’ai continué quand même. Cela m’est revenu. Elle aussi m’a portée sur son dos. C’était ici.

Pourquoi pleurais-je ainsi ? Je ne le comprenais pas moi-même. Mais les larmes me montaient aux yeux sans relâche, débordaient de mes paupières, coulaient sur mes joues…-Sans doute votre grand-mère n’avait-elle que sa sévérité pour vous exprimer son amour.  Il avait certainement raison. Mais cela avait laissé en moi des traces indélébiles.

Liens avec les ancêtres,  réconciliation

Si nous sommes voisines, Mme Barbara et moi, ce n’est sûrement pas par hasard, il doit y avoir une raison. Et si nous sommes devenues si proches, c’est peut-être parce que l’Aînée ( sa grand-mère), depuis le ciel, tire des fils invisibles. J’ai si peu donné à l’Aînée. Mais il n’est peut être pas trop tard.

Tout ça pour un livre que vous pouvez conseiller aux amateurs de feel good books, de Japon, d’art…

Sur Calice68, le réseau des bibliothèques du Haut-Rhin

Les Haines pures d’Emma Locatelli Albin Michel

Quand les bombardements alliés de janvier 1945 détruisent sa maison à Royan, Gabrielle Magne n’a d’autres choix que de revenir habiter chez sa mère. Six ans plus tôt, elle avait quitté le foyer familial  pour travailler à Paris. Elle étouffait auprès d’une  mère acariâtre et d’un père absent. Elle retrouve son frère Jean, devenu lourdement handicapé et sa sœur Louise, qui s’est changée en une belle jeune femme. La guerre a provoqué des drames dans le village provençal. Les voisins des Magne ont été massacrés. Cherchant à redonner un sens à sa vie, Gabrielle va se lancer à la recherche de la vérité. Qu’est-il arrivé à cette sympathique famille chez qui elle puisait du réconfort ? L’arrivée d’un nouveau voisin va bientôt semer le trouble dans la vie des deux sœurs.Les Haines pures_Locatelli

Un roman qu’on aimera pour ses multiples facettes : roman sur la vie rural, roman historique de l’après-guerre, roman psychologique et enfin, roman à énigmes. Le livre se laisse dévorer et ne dévoile ses derniers rebondissements qu’à la toute fin de l’histoire. Les personnages sont habités de sombres secrets. C’est une histoire de haine et de rancœurs mais aussi d’amour, des sentiments contraires mais qui peuvent conduire au crime et à la folie. Une plongée, de main de maître, dans les profondeurs et les noirceurs de l’âme humaine, qui vous surprendra !

 

« Ton histoire mon histoire » de Connie PALMER ; Traduit par Arlette OUNANIAN

Sylvia Plath et Ted Hughes

 

 

 

 

« Je ne peux me contenter du travail colossal que représente le fait simplement de vivre. Oh non, il faut que j’organise la vie en sonnets et sextines, procure un réflecteur verbal à l’ampoule de soixante watts que j’ai dans la tête. » Sylvia Plath ,  journal le 14 mai 1953.

Attention : tragédie pure, culpabilité, amour, mort et vérité sont au rendez-vous de ce roman biographique puissant.

Ici, l’autrice, à l’aide d’une trame faite d’extraits d’oeuvres réelles des deux écrivains Ted HUGUES et Sylvia PLATH, a recréé de façon géniale (on ne voit pas du tout les coutures !)  les sept années communes de la vie des deux immenses poètes . Tous deux sont  animés par la volonté commune de percer et d’encourager l’autre à le faire.

Sylvia : A propos de la célébrité « Quand elle sera là, tu l’auras payée de ton bonheur »

En ce qui concerne Sylvia, dévorée par ses démons auto-destructeurs et refusant les compromis, son besoin de reconnaissance sera toujours ambivalent, pourri  par son implacable sens critique,  son humour vache y compris envers elle-même et un manque de confiance en elle.  Sa vie personnelle sera également entachée de ces boulets qui la rendront maladivement jalouse. Ted, le mari volage,  personnage littéraire par excellence, prend donc la plume dans ce récit pour se défendre des entreprises de démolition menées contre lui par l’entourage de Sylvia et par la communauté de ses admirateurs (trices) l’accusant d’être la cause de la tragédie finale : le suicide de Sylvia, à trente ans, dans l’appartement qu’elle occupe avec ses deux jeunes enfants.

Ted, dans le rôle du narrateur, moins tourmenté, semble effectivement l’élément stable et  tout faire pour vivre le mieux possible avec sa femme et leurs enfants en mari et père exemplaire, tout en menant sa vie professionnelle. Il est conciliant et prêt à tout pour faciliter la tranquillité d’esprit de Sylvia qu’il nomme toujours « ma femme » et l’entoure de bienveillance à tous les moments de leur vie, y compris pendant ses épisodes dépressifs et de colère destructrices de son épouse.

D’où un certain malaise : cette version des faits qu’il rapporte semblent véhiculer cette image d’homme « formidable ». Mais,  lorsqu’il trompe Sylvia, on a l’impression qu’il le fait pour se laisser enfin aller et échapper à  toute cette pression. Il descend de son piédestal pour devenir la caricature de l’homme moyen prêtant le flanc aux critiques intervenues ensuite. Dans la réalité,  des lettres regroupées par le Docteur Barnhouse qui suivait Sylvia après sa première tentative de suicide feront leur apparition en 2017, accusant Ted de violence envers sa femme à un moment de leur vie.  On reste là, sans opinion tranchée sur sa part de responsabilité et avec cette impression de spirale infernale qui a aspiré Sylvia et Ted vers le fond alors qu’ils avaient tout pour réussir.

Ted : « Je n’avais pas encore compris que la vie que je fuyais ne concernait pas seulement les tentations latentes de la vie londonienne, mais aussi la vie avec elle, que lentement mais progressivement, et sans que j’en sois conscient, je me retrouvais sous une cloche de verre, étranger à moi même, manquant d’air. Tous les efforts pour la délivrer du scénario  d’une tragédie intime, pour briser la coque dans laquelle elle était enfermée, sur laquelle la vraie vie dont elle se languissait ricochait sans cesse et demeurait inaccessible, s’avéraient vains. »

C’est donc une occasion passionnante de découvrir ces deux poètes dans leur processus créatif et dans leur relation passionnée. Ce roman se lit vraiment comme un thriller psychologique. 

Une émission spéciale sur France Culture « Pages arrachées  » 30/03/2018

 Ted Hugues et Syvia Plath présent dans le catalogue du réseau des Bibliothèques du Haut-Rhin

 

Un si petit oiseau de Marie Pavlenko Flammarion 2019

Marie Pavlenko a écrit entre autre, Le Livre de Saskia et Je suis ton soleil, qui a reçu plusieurs prix. Elle revient avec ce roman où il est question, comme son titre l’indique, d’oiseaux. Cette approche m’a un peu déroutée et j’ai hésité avant de commencer la lecture. En fait, le thème prédominant est celui du handicap. Abigail est victime d’un accident de la route dans lequel elle perd un bras. Cet événement va impacter toute sa famille. La jeune fille doit apprendre à vivre avec la douleur et le regard des autres. Alors qu’elle reste recluse chez elle, Aurèle et sa passion des oiseaux vont s’immiscer dans sa vie.

Ce roman est agréable et se lit rapidement. On comprend bien les sentiments qui agitent Abigail, sa colère, celle de sa sœur également qui a l’impression d’être transparente. Marie Pavlenko s’est inspirée de la situation vécue par sa mère, également amputée. J’ai apprécié le fait qu’ Abigail puise du réconfort dans la nature et l’observation des oiseaux. La vie d’ Aurèle est finalement plus complexe qu’il n’y parait de prime abord. Certains lecteurs ont reproché à l’auteur de présenter une famille aux réactions trop « parfaites » quand d’autres ont apprécié le traitement positif de l’histoire. A vous de vous faire une idée.

 

Un si petit oiseau_Pavlenko

Sélection : Deux romans historiques, deux parcours d’anciens esclaves

Même si ces deux romans parlent de la période où une partie de l’économie occidentale reposait sur l’esclavagisme, et donc la traite des noirs, il ne s’agit pas principalement de cela. Il s’agit dans les deux cas, du récit fait par deux anciens esclaves qui ont eu chacun un  parcours singulier et de leur lutte déchirante pour développer leur individualité dans des sociétés secouées par l’abolitionnisme.

Ces deux romans sont profondément ancrés dans leur époque, le 18è siècle, et les débuts de l’économie industrielle où les sciences défrichaient dans de nouvelles directions . L’amour et les liens de dépendance, les trahisons entre les êtres constituent aussi un des thèmes commun à ces deux livres atypiques et éloignés de tout manichéisme.

 

Le premier : « Washington Black  » par Esi EDUGYAN ; Trad. par Michelle HERPE-VOSLINSKI chez Editions Liana Levi 

 

A onze ans, Washington Black se voit « choisi » par Titch, le frère de son maître anglais, pour l’assister dans son projet fou de conception d’ un ballon dirigeable. Il quittera donc la Barbade et son destin d’esclave pour défricher petit à petit celui d’homme libre, aidé en cela par son don pour le dessin. Ce qui ne signifie pas que son statut d’homme noir ne rejaillira pas tout au long de son parcours et dans les relations qu’il aura avec Titch.

« Car bien qu’étant très jeune, je savais que sa mort devait signifier la mienne. Je serai accusé. »

« Comment avait-il pu me traiter ainsi, lui qui se félicitait de me croire son égal ? Je n’ai jamais été son égal. Il était peut-être impossible pour lui de croire profondément à l’égalité. Il ne voyait que ceux étaient là pour être sauvés, et ceux qui opéraient le sauvetage. « 

 

 

 

Au passage, un revers du sort va  pousser l’équipage à poursuivre son périple du pôle Nord jusqu’à la Hollande en passant par d’autres pays encore, donnant à ce roman d’apprentissage des couleurs de « Tour du monde en 80 jours » !

L’écriture vive, profonde et précise nous porte littéralement du début à la fin. Un vrai plaisir !!

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Le deuxième  : « Les confessions de Frannie Langton » de Sara COLLINS ; Traduit par Charles RECOURSE chez Belfond 

Sara Collins  dit à son propos : «  Je ne voulais pas écrire une « histoire d’esclave » de plus ; en revanche, plus jeune, j’aurais aimé lire le récit gothique de la vie d’une femme qui avait été esclave. »

C’est donc cela qu’elle a fait.  Frannie Langton est une ancienne esclave à qui sa maîtresse a eu la bonne idée d’apprendre à lire alors que son maître, lui, la fait participer à des expériences pseudo scientifiques visant à prouver la supériorité des blancs sur les noirs. « Offerte » à un couple de londoniens excentriques, elle va trouver dans sa nouvelle maîtresse une alliée dans le cadre d’une relation sulfureuse faisant naître tous les soupçons après la mort du couple.

Q : Et que savez-vous d’elle ? R: Qu’elle a deux pouces, monsieur, comme tout le monde. Mme Linux a dit qu’elle était prétentieuse, mais je ne suis pas d’accord. Elle n’aimait pas beaucoup faire ce qu’on lui disait, c’est vrai, sauf quand ça venait des livres. Moi, je voulais servir une dame, mais elle, elle voulait être une dame. Mais après qu’elle a commencé à servir madame,quelque chose a changé chez elle, son humeur s’est améliorée. Elle aimait beaucoup Madame. et en vérité, l’humeur de Madame aussi s’est améliorée.

L’individu, sa liberté  est ici encore le sujet.

Il baissa la voix. « Et voilà le Hic. Vous me demandez de parler en leur nom. Mais comment faire ? Pourquoi me demandez-vous cela à moi  ? Parce que lorsque vous voyez un homme noir, vous voyez tous les noirs. Vous pensez qu’un t hommes noir est représentatif de tous les autres membres de sa race. Vous ne lui autorisez ni personnalité, ni  passions.  Vous ne l’autorisez à aimer qui que ce soit ou quoi que ce soit. C’est pour cela que tant d’hommes morts habitent le Nouveau Monde? Dérivent entre coton et cannes. Des Zombies. Des hommes qui demeurent asservis alors même que la traite a été abolie. Vous les avez abandonnés. Oui, Vous, malgré vos bonnes intentions. Même les abolitionnistes  ont succombé à l’idée que l’on peut priver un homme de ses biens sans lui offrir de contrepartie. »

Un roman très original et inclassable et bien documenté qui m’a rappelé les romans de Sarah WATERS et Margaret ATWOOD (La servante écarlate). Les amateurs de gothique  pourront se délecter des ambiances baignées de laudanum traversées par des somnambules.

Un bémol :  un style parfois trop allusif qui fait qu’on perd le fil avec les personnages.

Pour le réserver sur le portail des bibliothèques du Haut-Rhin

Pierre SOULAGES

Les Pestiférés Marcel Pagnol, scénario Serge Scotto Eric Stoffel, dessin Samuel Wambre, Bamboo Ed.

 

Une fois n’est pas coutume, nous vous proposons une bande-dessinée. Et pour cause, l’histoire intégrale n’est disponible que sous ce format. « Les Pestiférés » est une oeuvre de Marcel Pagnol inachevée, publiée en partie dans Le Temps des amours. Pagnol avait raconté la fin à sa femme et à son fils. C’est à partir de ces souvenirs que les auteurs font revivre ici le récit.

Maître Pancrace, docteur, a pas mal bourlingué avant de se poser dans un quartier à flanc de colline de Marseille. Quartier ou plutôt petit village… Chacun se connait. Lorsqu’en 1720, ce qui sera la dernière grande épidémie de peste en France arrive, Pancrace est bien décidé à protéger la petite communauté. Pour ce faire, il organise de quoi tenir un siège. Mais, cela suffira-t-il à maintenir la peste à distance ? Une oeuvre particulièrement intéressante qui présente des similitudes avec une fable philosophique.

La couverture est une réussite. J’ai aimé également les tons chauds des dessins. A lire sans tarder !

 

 

Graceland à propos de « Grace » de Paul LYNCH ; Traduit par Marina BORASO

La faim, croisée dans « Des jours sans fin », la traversée à pied d’un pays dans « Au loin » , c’est un peu les deux que nous fait ressentir ce très beau roman où l’on suit Grace et la présence bavarde de son frère mort, à travers l’Irlande frappée par la famine en 1845.

Roman d’apprentissage qui nous plonge dans les choix arrachés par la survie aux habitants les plus pauvres, il est habité par la mort, la maladie dans un hiver qui semble sans fin. Grace nous guide à travers ce monde en suspens où ses rencontres la sauvent ou la perdent sur le chemin du retour chez elle. Au début du roman, déguisée en garçon, elle se fait éjecter  de sa maison par sa mère : ses chances de survie seront meilleures sur les routes pense -t-elle.

Jeune femme assise
Paul Burty Haviland CA1909

« Elle n’est pas comme tous ces gens sur les routes, , elle le sait, ce qui s’abat sur eux ne la touchera pas… Si j’avais quelque chose, ils voudraient le voler, ils seraient prêts à tout pour le prendre, alors, ils ne méritent pas ma compassion ».

Mais Grace , accompagnée par son frère Colly est pleine de cette énergie terrestre qui manque alentours. Les pensées magiques lui permettent de survivre au monde affamé et couvert de neige qui devient flottant.

« Je n’ai pris qu’un chou, je vous le jure, je peux retourner là-bas et le replanter. Mais c’est sa main qui s’avance pour offrir au policier une galette d’air pur, c’est tout simple, monsieur, mais ça nourrit bien quand même. Le visage de l’homme a une rigidité de pierre, et pourtant elle devine au coin de sa bouche le froncement d’un rire. Si je peux te donner un conseil, c’est de quitter cette ville sans tarder. « 

 

« Des murmures, , une forme floue qui s’avance, un visage apparu dans la nuit éclairée de lune, un homme qui n’est qu’un paquet d’os comme s’il avait emprunté son corps à ce qui se cache sous terre et l’avait revêtu d’une immense paire  d’yeux et il lève  sa pelle pour l’intimider en lâchant une espèce de grondement animal. Ce qu’un homme trouve pour se nourrir,  ne regarde que lui, déclare Colly. « 

Et tout le long, ce texte  très beau et ouvragé font de ce livre un de mes préférés de l’année !

« L’éclat des jacinthes bleues baigne les arbres d’une légère brume, et à l’instant où elle pose les mains sur son ventre, les mots lui montent spontanément aux lèvres et elle dit à Jim  : cette vie est lumière »

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La Malchimie de Gisèle Bienne Actes Sud col. « un endroit où aller »

Cette collection rassemble des textes de genres divers. Il s’agit ici d’un récit, celui de Gisèle Bienne, racontant les jours passés auprès de son frère, atteint de leucémie. Après un premier roman qui l’avait fait connaître, l’auteure avait été ostracisée par sa famille. Elle n’a renoué le contact que sept ans plus tard lorsque la maison familiale a brûlé. Dans ce texte, ce conflit n’est pas évoqué. Gisèle Bienne  nous parle de Sylvain, un de ses jeunes frères. Elle reçoit, un jour, un La Malchimie_Gisèle Bienneappel de sa belle-soeur l’informant de son entrée à l’hôpital Robert Debré de Reims. « Avait-il eu des symptômes ? Comment savoir, il ne se plaignait jamais. Les résultats d’une analyse routinière avaient alerté le laboratoire. On avait procédé à une seconde analyse et un rendez-vous avait été pris sur le champ avec l’hôpital ».  Pendant qu’elle se prépare à entrer dans la chambre stérile, une jeune femme la questionne sur le métier de Sylvain.  » Un agriculteur de plus, ils ont constaté » lui indique-t-elle, comme son mari. En effet, Sylvain est ouvrier agricole, un métier qu’il aime, une vocation pour laquelle il a œuvré sans compter. Mais aujourd’hui, la manipulation des produits chimiques et autres pesticides est fortement soupçonnée d’être liée à la survenue de cancers. Gisèle Bienne s’informe tout en multipliant les visites auprès de son frère. Ces rencontres sont l’occasion de se souvenir des moments passés ensemble. Enfants, un lien particulier les reliait quand ils jouaient dans les champs et participaient aux travaux de la ferme.

Un texte poignant sur un sujet d’actualité… L’auteur souligne l’ironie de la situation  : une maladie, sans doute provoquée par les dérives de la chimie et du productivisme, soignée par une autre chimie, parfois tout aussi ravageuse. A travers le destin de son frère, c’est celui d’anonymes à qui Gisèle Bienne donne sa voix. Elle évoque, en parallèle, le destin de l’écrivain Susan Sontag, vaincue par un cancer et dont le combat acharné fut relaté par son fils.