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« Je m’appelle Lucy Barton » de Elizabeth STROUT ; trad. par Pierre BREVIGNON

« Tout dans la vie m’éblouit » .

C’est avec cette phrase que s’achève ce merveilleux roman qui vous fera explorer la solitude la plus désespérée remplie par l’amour le plus inconditionnel.Pourtant Lucy, la narratrice, pourrait ne pas avoir fait tout ce chemin pour arriver à cette déclaration. Son départ dans la vie dans une famille  meute vaguement constituée dans une petite ville des Etats-Unis aurait pu infléchir son parcours vers une violence répétitive. Mais non, elle a choisi de ne pas faire de ce handicap le prétexte d’une aigreur facile. Elle ne fait pas la morale aux autres parce qu’elle connaît ses faiblesses et elle avance vers sa liberté, forte de sa carapace personnelle.

 

 

Au centre du livre, le déclencheur, c’est la visite surprise de sa mère à l’hôpital où Lucy fait un séjour assez long. Elle apparaît alors qu’elles ne se sont pas vues depuis longtemps. Des choses graves sur le passé, mais aussi des choses frivoles vont être prononcées par les deux femmes sans que cela soit dramatisé à aucun moment. Cela se fait parce que cela doit être fait maintenant entre une mère et sa fille dans une approche très bouddhiste. On fait les choses sans ressentir leur poids, loin d’un sacrifice à faire payer. C’est ce qui donne au roman sa richesse, la tension entre ce qui pourrait faire l’objet d’un déluge de bons sentiments et la retenue des phrases simples. Un peu comme une sculpture de Giacometti.

« Je crois que je n’oublierai jamais cette vision : ma mère assise dans l’obscurité, les épaules légèrement ployées par la fatigue, mais assise là, avec toute la patience du monde. – Maman…, ai-je murmuré, et elle a agité les doigts. Comment as-tu fais pour me trouver ? Ca n’a pas été facile, m’ais j’ai une langue dans la bouche et je m’en suis servie »

La vie dans la famille n’a pas été comme un long fleuve tranquille. Le doute est permis, les souvenirs flous, mais certains sont précis et déterminant qui feront la force de Lucy

 » j’ai retrouvé ma mère , qui m’a expliqué que mon frère avait été surpris vêtu d’une robe à elle, et que c’était dégoûtant, et que mon père lui donnait une bonne leçon, et que Vicky avait intérêt d’arrêter de hurler. Je ne me souviens plus Alors je suis partie avec Vicky dans les champs jusqu’ à ce que la nuit tombe et que nous ayons davantage peur du noir que rentrer chez nous. Je ne suis toujours pas certaine que ce soit un souvenir réel, mais je le sais, je crois. » suivi de  » Ce soir là, mon père se trouvait à côté de mon frère dans la pénombre et le tenait comme on tient un bébé, le berçant doucement sur ses genoux. et je ne distinguais pas lequel pleurait et lequel chuchotait. »

Puis, quand elle a commencé à écrire, elle a reçu des conseils d’écrivains à propos de son roman parlant de son enfance dans des conditions matérielles et psychologiques dures.

« Les gens vous reprocherons de parler à la fois de la pauvreté et de la violence domestique. quelle formule stupide « violence domestique » Quelle banalité, quelle stupidité. On peut très bien être pauvre sans être violent et vous ne leur répondrez jamais rien. Ne défendez jamais votre travail. Votre histoire parle d’amour, vous le savez bien »

Le jour où Sarah Payne nous a conseillé de nous présenter devant la page blanche dépouillés de tout jugement, elle nous rappelait qu’on ne sait jamais, qu’on ne saura amais ce que ça peut être de comprendre pleinement une autre personne.

A l’heure de l’explosion du secteur du bien être dans les rayonnages des libraires et bibliothèques, ce livre, peut très bien être proposé dans la catégorie « feel good books », en tout cas, c’est ce qu’il fait à sa manière avec ce personnage magnifique qui m’a fait penser à celui du livre de Carrie Snyder « Invisible sous la lumière ».

Elizabeth STROUT a également écrit « Olive Kitteridge », (Prix Pulitzer 2009),  autre personnage remarquable mais moins dans la compréhension adapté en série avec la fantastique Frances McDormand !

Réservation et résumé ici

Un enfant de pauvres de Christophe Honoré et Gwen Le Gac Actes Sud junior 2016

livre de Christophe honoré

Couverture « Un enfant de pauvres »

 

C’est d’abord la couverture de ce livre qui attire le regard. Epaisse, elle montre un enfant de profil sur fonds de billet de banque. La couleur bleu présage du caractère sombre de l’histoire. Enzo, 12 ans  essaie d’écrire ce livre « avec le moins de mots possibles, le strict nécessaire ». Il raconte comment, depuis 4 ans,  il est devenu un « enfant de pauvres ». Il s’en est rendu compte lorsque la maison s’est vidée, que  » les choses » ont disparu… Il faut alors apprendre à dire « non » à presque tout. Le jeune garçon, en colère, se met à voler. Mais d’une rencontre peut surgir la lumière…

Habitué des sujets difficiles, Christophe Honoré propose un roman court mais abordable et surtout percutant. Il permet, en quelques mots choisis, d’ouvrir la discussion sur la pauvreté : la rapidité et la facilité à tomber dans la précarité, comment elle est vécue par un enfant ou un adolescent, comment aider, comment s’en sortir, quel sens donner à sa vie… Les illustrations de Gwen Le Gac contribuent à interpeller le lecteur : photographies découpées, pixellisées, peinture… A ne pas manquer.

Dorothea Lange

 

Un paquebot dans les arbres Valentine Goby Actes sud 2016

 

Mathilde revient à Aincourt, sur les ruines du sanatorium, un lieu qui a pesé sur son enfance. Elle se souvient de ses parents. Dans les années 50, son père, Paulot, tient un café, Le Balto, à La Roche-Guyon. Le samedi soir, il fait danser le village au son de l’harmonica et du pick-up. Annie, l’aînée, valse dans les bras de son père tandis que Mathilde, la cadette, les espionne, cachée. C’est le bonheur… jusqu’à l’accident de Paulot, un dimanche. Son poumon est perforé. Quand il se décide à consulter, la radio indique des bacilles. Il faut faire un séjour au sanatorium. Puis un suivant… Le Balto et l’harmonica sont alors abandonnés. La famille s’enfonce dans les dettes et Mathilde essaie de survivre et d’aider son jeune frère.

Sanatorium d'Aincourt

Sanatorium d’Aincourt

Alors que pendant la période des Trente glorieuses les conditions de vie s’améliorent pour la majorité de la population, ce livre rappelle l’existence des « laissés-pour-compte ». La tuberculose fait encore peur :  « En 1952, depuis des siècles le tubard c’est la mort qui rôde. Un mort-vivant. Un assassin. » Valentine Goby décrit le quotidien des malades et de leur entourage, leur isolement. En plus, les parents de Mathilde n’étant pas salariés, ils ne bénéficient pas de la sécurité sociale. Lorsque Mathilde reçoit sa première fiche de paie, c’est le plus beau jour de sa vie : « elle tient  à distance les spectres de la mort et de la dépendance. Et tu feras quoi avec ta première paie, hein ? S’ils savaient. Ce sera magnifique : elle ira chez le dentiste. »  Valentine Goby donne beaucoup d’humanité à cette histoire, impossible pour le lecteur d’abandonner les personnages avant la fin du roman. C’est aussi une peinture de la misère, de la faim qui tenaille, des expédients qu’il faut trouver pour sauver la face.

 

Le Gang des rêves Luca di Fulvio Slatkine & Cie 2016

1909, Cetta, 15 ans, s’enfuit d’Italie avec son enfant. Elle immigre à New-York afin d’échapper au patron, « celui qui possède la terre ». Mais le rêve américain n’est pas au bout du voyage. Pour gagner sa vie, elle doit se prostituer. Son fils, Christmas grandit dans les rues de Manhattan. Rejeté, il s’invente sa propre bande, les « Diamond dogs ». Un jour, il porte secours à Ruth, une jeune fille riche, laissée pour morte. Entre eux, se noue un lien indicible et particulier. Peu à peu, leurs situations sociales opposées les séparent. Christmas traîne avec des malfrats et prend des risques. Quant à Ruth, elle part pour la Californie. Le jeune homme sera-t-il à la hauteur du rêve de sa mère, celui d’être reconnu comme un vrai citoyen américain ? Retrouvera-t-il Ruth ?

Une saga de 700 pages qui se lit d’une traite ! La plupart des personnages sont attachants, avec de multiples facettes. L’histoire, bien rythmée, se déroule en courtes séquences passant des bas-fonds new-yorkais aux plateaux d’ Hollywood. C’est aussi une plongée dans les années 20, époque du cinéma parlant et de la radio. Mais également celle du règne des gangsters et des mafieux qui font la loi dans les quartiers pauvres. Les gens de couleur subissent la ségrégation. Cet aspect social et réaliste est quelque peu édulcoré par le destin des protagonistes. On ne va pas cependant regretter un peu d’optimisme et de …douceur (traduction du russe Slatkine, Slatkine & Cie est une jeune maison d’édition indépendante, créée en mars 2016, qui publie une dizaine de titres par an). L’auteur, a déjà écrit une dizaine de romans dont deux ont été adaptés au cinéma. A noter aussi la couverture du photographe danois Jacob Riis datant des environs de 1890. Il lutta contre la pauvreté à New-York.

ca. 1890s, Lower East Side, Manhattan, New York, New York, USA --- Three Children Sleeping in a Dirty Alley --- Image by © Bettmann/CORBIS

ca. 1890s, Lower East Side, Manhattan, New York, New York, USA — Three Children Sleeping in a Dirty Alley — Image by © Bettmann/CORBIS